Tunisie : Demandez le programme !

Ennahdha et Nidaa Tounes font  finalement cause commune. Car il paraît qu’à 110 voix près il n’est possible de rien faire. Qu’il en faut plus pour ratisser large à l’Assemblée. Et ce plus n’est réalisable qu’avec le concours des islamistes, convaincus, à leur  façon, que seul le consensus nous mettra à l’abri de l’instabilité politique. Pour l’instant, cette stratégie d’alliance, que certains de Nidaa Tounes estimaient il n’y a pas si longtemps parfaitement suicidaire, ne rencontre plus que quelques timides résistances, des deux côtés d’ailleurs. On a appris à s’y résigner comme si c’était normal, inévitable. On ne s’indigne plus du moment que les conséquences ont été scrupuleusement discutées, rediscutées et confrontées à largeur d’actualités. C’est une chose que d’être un parti incarnant l’opposition, c’est autre chose quand il s’agit de gouverner, car on entre alors dans l’ère du compromis, sans même avoir les hommes et les femmes capables d’assumer les lourdes  responsabilités.

Je reconnais que la stratégie est difficile et la marge de gouvernabilité- le degré auquel les gouvernements obtiennent l’obéissance ou le consentement-, étroite.  Ceci étant dit, Nidaa Tounes avait-il suffisamment prévu les effets de cette alliance et d’ajuster en conséquence son programme économique et social tant vanté? Que peuvent-ils faire en commun? Qui va imposer sa thématique à l’autre? Qui va prescrire ses solutions à l’autre? Y aurait-il un seul modèle valable pour les deux partis? Personne n’en parle! Pourtant ils sont obligés de répondre un jour aux questions économiques et sociétales, ainsi qu’à celles concernant la pauvreté, la cherté de la vie, la culture et l’éducation, de ceux qui sont officiellement définis comme des citoyens. La croissance rapide de Nidaa Tounes avait ses atouts. Elle a impressionné et rassuré, mais elle porte également les stigmates de toute croissance rapide : elle manque de maturation, de substance et risque de ne plus retrouver sa taille de référence. Nidaa Tounes est bel et bien sorti de la bulle du 23 janvier et ne donne plus que le spectacle de l’affrontement, des dissensions et d’une grande confusion. Plus inquiétant, il se laisse manger la laine sur le dos par Ennahdha qui n’a aujourd’hui en vue que les prochaines échéances électorales.

Pour le moment, réjouissons-nous et allons rallier les partisans du réalisme politique où chacun joue pour son compte. Allons rejoindre allègrement les initiatives des faiseurs du redressement en chantant à pleine voix une hymne à la joie pour accompagner les résolutions de ce gouvernement de combat. A quoi bon attendre les 100 premiers jours si les premières semaines sont déjà suffisamment disertes sur la confusion qui règne parmi les ministres de la République? Alors qu’une crise de civilisation : culturelle, économique, écologique, nous saisit au collet ; qu’une période agitée de fortes turbulences ne cesse de nous ballotter et pendant laquelle nous cherchons en vain des repères solides ; que les graves questions économique et financière restent toujours pendantes, les nouveaux ministres, prisonniers des méthodes désuètes et des discours périmés, donnent l’’impression d’être attachés à une voie ferrée avec un train qui  leur  fonce droit dessus. Ils viennent  ainsi confirmer l’idée du populaire que les membres du corps politique ne sont, en réalité, que des êtres ambitieux, prêts à tout pour assouvir leur rêve de toute puissance. Dans ce contexte, le Premier ministre, qui est si  mal secondé, doit se rappeler les mots que Shakespeare plaçait dans la bouche d’Hamlet : «Notre époque est détraquée. Maudite fatalité, qu’entre tous, je sois né pour la remettre en ordre!»

A leur sortie de l’hémicycle, après le vote de confiance, tous les nouveaux ministres ont été interpellés par les médias pour faire part de leur programme ministériel, maintenant qu’ils ont le soutien des représentants du peuple. Après avoir mis en évidence leur volontarisme politique, ils ont réaffirmé d’une seule voix et dans un langage tiré du manuel de procureur, que leur action prioritaire est « d’ouvrir tous les dossiers ». Fini donc le temps des demi-vérités et autres prudences de langage  dès qu’il s’agit d’œuvrer pour la réalisation de la mission sacrée de défendre les intérêts de la société. Des déclarations données au compte-gouttes vont cependant révéler les limites de cette touchante ambition, démontrer l’absence d’un programme et surtout d’une vision claire de l’avenir tant aux  cris de la rue qu’aux exaspérations de ceux qui avaient cru voter pour un autre système de gouvernance.

Dans la forme, ce gouvernement pourrait laisser espérer un changement de politique. Mais, derrière une cohésion de façade entre islamistes, indépendants, UPL, Afek, Nidaa Tounes, autrement dit, derrière un assemblage d’éléments disparates tricotés dans divers coloris, rassemblant les bénéficiaires d’une promotion inespérée qui n’ont jamais rien administré avec ceux qui n’ont toujours eu qu’une vue déformée, biaisée, lointaine des choses, et les technocrates prétentieux, tout grince. En arrière-plan : deux millions de nécessiteux recensés, en hausse de 30% durant les quatre dernières années, et une classe moyenne qui voit aujourd’hui son revenu  baisser et qui vit à peine au-dessus du seuil de pauvreté. Sans compter les chômeurs et les jeunes diplômés sans emploi. Face à cela se multiplient les coups de menton et les déclarations tonitruantes. Voici un petit florilège et décryptage de ceux qui estiment toujours que cela ne peut plus durer : le ministre de la Défense, qui se veut rassurant, déclare, dieu merci, que « la Tunisie est déterminée à combattre le terrorisme » ! Plus mesuré, celui du Développement promet d’œuvrer  à « accélérer les projets en suspens », juste une belle promesse évidemment sans obligation de résultat. Il  en est d’autres cependant qui admettent que la probabilité dans leur secteur peut augmenter jusqu’à devenir  une quasi-certitude, comme le ministre du Commerce qui  «  envisage », des mesures pour mettre fin à la flambée des prix. Celui de l’Emploi, adepte de la résolution de problèmes complexes, mais qui opte tout de même pour la prudence, « s’engage à examiner » les propositions de l’Union des diplômés chômeurs. Le ministre de l’Agriculture, partisan d’une politique à long terme, rappelle quant à lui qu’il va falloir faire réussir la saison agricole afin de mettre à disposition des citoyens tous les produits… « pour le mois de ramadan » ! La déclaration la plus cocasse, on la doit au ministre de la Santé. Certainement mal informé du naufrage de notre système de santé et du délabrement de nos hôpitaux, il a devancé largement ses camarades dans le domaine de la dépense publique en annonçant d’ores et déjà la création d’un hôpital pour enfants. Enfin, pour le reste de l’exécutif encore à court d’idées, lorsqu’on n’a rien à faire on défait ce qui a été fait et on réintègre ceux qui ont été limogés.

En fait, derrière les mots, il y a toujours une réalité : celle d’un énième gouvernement qui ne paraît être là que pour la mise en scène, qui cherche désespérément à donner le spectacle d’une autre politique qui n’est en fait qu’une absence de politique. Tout cela va l’amener à s’agiter davantage, leurrer l’opinion publique, faire prendre les vessies de la dégradation des conditions de vie pour les lanternes d’une politique de relance de l’économie, par plus de rigueur budgétaire et plus d’austérité. Or il devrait avoir le courage et la détermination de repenser entièrement les fondements de notre système de gouvernance, en commençant par user du langage de la vérité et de l’autorité sur la vraie teneur des enjeux d’un pays en difficulté, en faisant appel à des dispositifs pédagogiques pour remettre les flemmards au boulot, mais aussi pour expliquer l’origine du mal : les fraudes et les évasions fiscales, la corruption, les déficiences des institutions de l’Etat, l’emballement des  médias, l’école qui n’apprend plus à lire, à écrire, à compter correctement, l’université devenue une usine à chômeurs ou à apprentis djihadistes, etc. Bref, tout ce qui rend un pays ingouvernable. Un constat certes désagréable mais qu’il ne sert à rien de cacher. La voie efficace du développement est une voie étroite. C’est en gardant présents à l’esprit ces difficultés et en ne reniant rien de la réalité d’un pays qui part à la dérive qu’on produira de véritables réformes tout en induisant une contribution de tous.

 

 

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