Tunisie : Le mélange des genres

Dans l’histoire des phénomènes de transition et de consolidation des démocraties, la Tunisie rejoint aujourd’hui l’Espagne, le Portugal, les pays de l’Amérique latine et d’autres références incontournables. N’en déplaise aux thuriféraires du « compromis historique », qui célèbrent la présence d’Ennahdha dans le gouvernement de H. Essid comme un modèle fondateur pour tous les pays arabes, décrit comme un fait extraordinaire et une exception dans l’histoire récente, ce pacte, entre la majorité dite moderniste et le mouvement islamiste, dont l’objectif commun serait de dérouler au mieux la feuille de route qui conduira le pays vers la prospérité, ne saurait liquider définitivement quatre années de luttes obstinées visant à déloger définitivement les intégristes de la scène politique.

Au-delà du phénomène déclenchant des désespérés du suicide, la transition démocratique fut la conséquence, logique et inévitable, d’une modernisation sociale et libérale de marché à laquelle ne manquait qu’une modernisation des formes politiques, rendant par conséquent le régime du RCD et de Ben Ali parfaitement obsolète et la dictature condamnée d’avance à disparaître. Durant toute la période de grandes mobilisations de la société civile et des  manifestations de nature laïque contre le régime, les islamistes laissaient faire sans intervenir, planqués en embuscade pendant toute la durée du soulèvement, car leur intrusion dans l’espace politique séculier aurait dépouillé le mouvement protestataire de sa cohésion idéologique qui a galvanisé toutes les énergies au-delà des clivages politiques et sociaux. On connaît la suite : un  court intermède de dix mois pour redonner vie aux institutions étatiques, trois années de pur gouvernement islamiste qui a cherché avant tout à instaurer l’hégémonie religieuse aux dépens des impératifs économiques et sociaux et qui a fini par être acculé à la démission. Enfin, une année de gestion de transition qui n’était en réalité qu’une version  édulcorée du précédent régime bien qu’agréée par toutes les tendances politiques.

Les dernières élections législatives et présidentielles avaient incontestablement consacré la bonne marche du processus démocratique en Tunisie et relégué la dictature dans un passé qui semble déjà lointain qui oblige à construire un nouvel imaginaire du pouvoir et de la politique. Elles ont également rendu possible la victoire d’un mouvement qui, bien que récent, peu ancré culturellement et socialement dans l’univers politique, sans réelle stratégie de couverture géographique, avait cette particularité aux yeux d’un grand nombre d’électeurs sans références idéologiques ou politiques, d’être simplement le rempart le plus efficace contre le retour d’un péril  islamiste menaçant. Les plus avisés d’entre eux demeuraient convaincus que même en l’absence d’une majorité confortable au parlement, les représentants des partis de la coalition moderniste continueraient inlassablement à considérer comme parfaitement rédhibitoire toute intégration d’Ennahdha au gouvernement en rejetant l’argument douteux du consensus politique.

Assuré quant à l’attrait qu’exercera indubitablement le prestige du pouvoir pour les plus indociles de Nidaa Tounes ainsi que les « pseudos » indépendants, négligeant les déboires économiques et sociaux des islamistes, leurs forfaitures, leur responsabilité dans la dégradation de la situation sécuritaire et leurs tentatives d’endoctrinement religieux de la société, le gouvernement de H. Essid a décidé de passer outre les sensibilités individuelles et le clivage idéologique et politique profond, insurmontable. Il s’est libéré de ce tabou en  incorporant dans le gouvernement, d’autorité, ou simplement contraint et forcé, un ministre et trois secrétaires d’Etat Nahdhaouis. Quelle farce! Quelle imposture pour tous les partisans du vote utile! Le parti de Nidaa Tounes, qui a fait de son opposition à Ennahdha le slogan principal de sa plateforme électorale, qui était censé rompre le sortilège d’une islamisation de la société dans laquelle nous semblions emprisonnés, sans remèdes, admet par cynisme ou machiavélisme que l’ennemi d’hier devienne le compagnon de route d’aujourd’hui. L’irritation des électeurs et de plusieurs membres de Nidaa Tounes s’est transformée en une légitime indignation. L’indignation s’est mise en marche sous la forme d’une dénonciation par ceux qui s’estimaient trahis et escroqués par les apparatchiks qui agissent en  leur nom. De nombreux exemples ont ponctué les débats à ce sujet  en dehors et au sein des instances de direction du parti: manifestations de militants devant le siège du parti et colère de  nombreux élus de Nidaa Tounes fustigeant cette alliance contre nature, réserves du bureau exécutif formulées en termes ambiguës ou inintelligibles. Mais, plus surprenant,  cette bravade simulée, restée évidemment sans suite, du  départ imminent du ministre de la Santé, offusqué d’avoir été  flanqué, sans préavis, d’un secrétaire d’Etat appartenant à un mouvement dont il était pourtant l’un des plus fervents pourfendeurs. Enfin, l’actuel Secrétaire général de Nidaa Tounes et ministre des Affaires étrangères du gouvernement Essid, n’arrête pas de clamer à qui veut bien l’entendre qu’il reste, malgré cette intolérable promiscuité, un ardent opposant à Ennahdha! Cette situation saugrenue résume l’embarras de certains  dirigeants de Nidaa Tounes qui doivent se sentir ostensiblement gênés aux entournures chaque fois qu’ils se retrouvent acculés à définir les raisons de cette alliance. Embarrassés,  ils vous diront que ce rapprochement est inévitable, qu’il est le garant de la stabilité et de l’avenir du pays, une absolue nécessité qui est dans la nature des choses, car ce que ce parti fait, à lui seul ou avec le secours d’un autre, ne doit jamais avoir qu’un seul but, l’intérêt commun et la bonne harmonie du monde.

Cette réalité insolite, aujourd’hui  avérée, qu’exhibe un gouvernement sans identité, sans identité, aux allures de patchwork, pose en fait toute la question du mélange des genres. Car la présence d’Ennahdha au gouvernement n’est pas un geste symbolique, tel un morceau de pain lancé aux poissons du vivier. Ces deux formations s’inscrivent en réalité dans des jeux stratégiques opposés, et  seront probablement soumises un jour à des tentations de rétraction de la ligne du gouvernement. Les  Stoïciens distinguent le mélange-juxtaposition, le mélange intime et total et le mélange-confusion infinie, synonyme de conflagration. C’est cette dernière distinction qui semble le mieux illustrer notre propos. Car une telle mixité, une notion si fondamentalement outrancière envers le dogme des Frères, risquerait un jour ou l’autre de provoquer une implosion au sein de l’un ou même des deux parties. Car on voit mal comment ces deux mouvements, qui ont des discours et des registres de nature différente, pourraient se créer des lieux de porosité qui ne manquera de poser des problèmes de communication inédits.

Cette hybridation n’est pas nouvelle, on vient récemment de le constater en Grèce dans l’alliance de Tsipras avec la droite souverainiste réputée défendre des positions conservatrices si éloignée des programmes du parti de gauche.  Mais, le mélange des genres ne concerne pas seulement une représentation partielle d’Ennahdha au sein du gouvernement, mais également la dénomination générique de celui-ci. Quelle va être sa façon d’appréhender une construction sociale  où se croisent et se rencontrent des usages, des perspectives idéologiques, des types de comportements opposés ? Un océan sépare les islamistes de Nidaa Tounes dans la façon d’envisager les grands enjeux économiques et sociaux, l’éducation les mœurs, etc. Un  équilibre instable menace par conséquent ce clivage aujourd’hui occulté. C’est qu’en termes de rapports de force le parti de la majorité n’est pas le parti le plus puissant. Toute implosion de Nidaa Toune, toute crise gouvernementale, rétablira Ennahdha au premier plan de la scène politique, cette fois  sans réel adversaire en face.  

La proximité, le voisinage, les embrassades entre nouveaux alliés, n’excluent pas les arrière-pensées, et dans les gouvernements où tout le monde se ment, où chacun est dupe de soi-même, il y a  des « dessous des cartes » qui ne sauraient exclure les calculs stratégiques, économiques et géopolitiques. Au-delà des alibis et des plaidoyers officiels, l’association contre-nature entre Nidaa Tounes et Ennahdha n’est pas seulement une question technique ou théorique, c’est une question de conviction, d’engagement politique et principalement du choix d’un mode de vie, d’une manière de voir l’existence. Entre compter les voix ou perdre son âme, il faut choisir.

 

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