Tunisie : La République des titres

En 1995, Mona Sahlin, alors vice-premier ministre de Suède, avait dû démissionner de son poste pour avoir utilisé sa carte de crédit de fonction pour effectuer des achats personnels dont quelques barres chocolatées «Toblerone». Retenez bien cette histoire, nous en extrairons plus tard la morale.

Le grand marchandage des postes ministériels, auquel nous fûmes témoins, avait démarré bien avant les élections.  Et l’habituelle poussée de fièvre qui précéda l’annonce de la formation du premier gouvernement Essid avait atteint son pic, dès la désignation du nouveau premier ministre. Celui-ci s’est retrouvé au centre d’une violente foire d’empoigne nourrie par les interférences, les interventions, les médiations et les noms imposés par les partis politiques qu’il lui fallait respecter, dans le seul but de maintenir les fragiles alliances. Difficile dans ce cas de se démarquer complétement, encore moins de jouer les  intercesseurs entre des partis qui campent fermement sur leurs positions et surtout dans leurs droits. Voilà donc H. Essid affaiblit, acculé à recomposer un second gouvernement avant même que le premier n’entre en fonction ! Au milieu d’une telle bourrasque, il a même fini par attirer les ondes d’estime du public car on sait que  la sympathie populaire va souvent à ceux que l’on martyrise.

A la marge de ces tractations difficiles, il y a la course ouverte au pouvoir qui  porte toujours un relent d’indécence, entre ceux qui tentent de se manifester au bon souvenir du Premier ministre, en  essayant de faire jouer des personnes influentes ; ceux qui ont longtemps aspiré à devenir des personnages publics même si leur rôle devait être de pure figuration ; et enfin ceux qui s’estiment les mieux placés pour bénéficier du titre de ministre, sans considération pour le secteur d’activité qui leur serait octroyé. L’essentiel n’est-il pas dans le prestige que confère la fonction ? La question se pose alors d’elle-même quant aux possibilités de contenter toute cette foule de postulants retenus, non pas en vertu de leur compétence ou de leurs talents, mais de leur appartenance à tel ou tel parti, et dont le nombre n’a fait qu’augmenter. Mais pourquoi diable vouloir coûte-que-coûte s’accrocher à  cette dignité ? Le goût du pouvoir ? L’exercice de l’autorité ? Certainement. Mais il y a autre chose. D’abord la déférence, cette considération respectueuse et ces égards particuliers réservés à l’homme d’Etat. Ce sentiment est d’autant plus recherché qu’il vient traduire une attitude de soumission envers une personne jusque-là maintenue dans l’anonymat. Mais la classe politique n’est pas uniquement obnubilée par le goût du pouvoir, elle aspire également- et nous ne saurions la blâmer par les temps qui courent- à des privilèges nettement plus prosaïques tant cette fonction est tributaire des critères sociaux-culturels propres à nos pays, où le poste de ministre est d’abord des avantages et des privilèges : un salaire, la voiture ou les voitures de fonction, le garde du corps, les diverses indemnités, les bons d’essence, l’immense bureau, les voyages, les cadeaux et invitations privées, et tous ces petits signes qu’on adore arborer pour faire sentir aux autres qu’on est d’une race supérieure.

Après  plus d’un demi-siècle d’autoritarisme, le peuple tunisien a fini par ne plus entrevoir le salut autrement qu’à travers le despotisme ou la dictature. Depuis 2010, les choses ont changé, et à force de vouloir prévenir toute dérive autoritaire d’hommes providentiels à l’autorité incontestée, les auteurs de la Constitution ont abouti à un régime politique bâtard, source d’atermoiements et d’hésitations, qui n’offre pas le cadre nécessaire à une action politique efficace, suscite des crises à répétition et accentue l’instabilité générale. La nouvelle constitution conduit, en outre, à un renforcement excessif du rôle du parlement et de sa capacité de contrôle sur les décisions de l’exécutif. La légitimité de l’ensemble de la classe politique est ainsi largement entamée, chaque parti politique se considérant comme étant le plus apte à penser et réaliser un véritable programme, le plus souvent à travers des personnalités déconnectées du terrain et de ses réalités, formées à la conservation du pouvoir plus qu’à son exercice. En somme, ces institutions nouvelles ne sont pas suffisamment adaptées à l’histoire du pays et encore moins à la conjoncture présente. Elles  ne permettent pas l’émergence de gouvernements de grandes coalitions, capables de mettre en œuvre des réformes qui s’annoncent aussi nécessaires que douloureuses.

L’obtention de la fonction ministérielle, octroyée plus que revendiquée, passait jadis pour sanctionner le mérite plutôt que le hasard, même si elle servait souvent de procédure d’asservissement. Aujourd’hui, l’idée même d’un  recours à un homme providentiel, à l’instar des régimes postérieurs, qui assurerait les bases d’un cadre institutionnel, où personne ne possède l’essentiel du pouvoir, relève d’un état d’esprit devenu manifestement hérétique, même s’il est partagé par de larges franges de la population, excédée par le laisser-aller général : grèves à répétitions, insécurité, instabilité institutionnelle, avenir incertain, querelles politiques largement médiatisées et des ministres de moins en moins initiés à la fonction de gouverner. Des élus du parti majoritaire reviennent sur leur ferme engagement, pris à la veille des élections, de ne pas chercher à intégrer le gouvernement. Voilà qu’ils refusent inopinément d’être les godillots de la majorité, entendent se faire un nom et une place dans le concert politique et estiment que certains postes ministériels leur reviennent de droit. C’est dans un tel climat qu’aurait été constituée la liste du second gouvernement Essid. On a vu ainsi le premier ministre organiser une succession de rencontres et de consultations éprouvantes et denses avec les dirigeants des partis, la plupart d’entre elles sanctionnées par des accords aussitôt suivis de surprenants revirements. Le  nombre de ministères alloués à tel ou tel parti, objet de compromis, n’a pas empêché les controverses et les levées de boucliers au sein d’autres formations.

Chacun  s’estime aujourd’hui ministrable, se donne favori pour tel ou tel département. Tous oublient, toutefois, qu’être ministre n’est pas un métier, parce qu’il n’y a aucune école pour le devenir. Qu’un ministre n’est pas uniquement l’agent gouvernemental d’un secteur donné,  mais que cela va bien plus loin.  Il est d’abord celui qui a la capacité d’assumer des responsabilités et plus tard un bilan à justifier. C’est lui, ensuite, qui donne l’impulsion politique nécessaire aux divers services d’un ministère, qui représente la voix de l’Etat lors de ses rencontres et voyages, travaille beaucoup et dispose de très peu de temps libre. Dans ce carrousel des honneurs, les conditions invoquées plus haut ne feront jamais reculer les infatigables postulants qui ne sont ni des patriotes revendiqués, ni des apôtres de la république.

Afin de rendre cette émulation moins éprouvante pour tout premier ministre et réduire drastiquement le nombre des prétendants, nous proposons la solution suivante. Imaginons un instant, qu’en vertu d’un pouvoir discrétionnaire, H. Essid fasse de la modestie, de la rigueur, de la simplicité et de la contribution à l’effort national les piliers de toute prise de fonction gouvernementale. Par conséquent, les ministres nommés garderont les salaires de leur cadre d’origine. Les plus fortunés d’entre eux seront non seulement privés d’émoluments, mais appelés à scarifier une partie de leur fortune pour laisser un souvenir de leur passage au gouvernement. Bienfaiteurs publics, ils n’auront pour reconnaissance que leur dévouement à la société, tout au plus leur donnera-t-on le nom d’une ruelle. Leur dignité de riches notables leur servira ainsi à prendre en charge certaines dépenses publiques à destination utilitaire : tel l’aménagement de parcs et jardins, la réfection  de certaines écoles publiques, l’octroi des bourses à des étudiants méritants mais démunis, etc. Bref, qu’ils payent pour gouverner. Cependant, tous, sans exception, déjeuneront à la cantine du ministère, tout comme les hauts fonctionnaires et leurs secrétaires, et dans la mesure où ils sont là pour servir, et non se faire servir, ils n’oublieront pas de débarrasser leurs plateaux. Ensuite, aucun logement de fonction ne leur est proposé. Pas de voitures avec chauffeur non plus, sauf en déplacement. Qu’ils se débrouillent, prennent leur voiture personnelle en s’arrêtant surtout au feu rouge, ou bien un taxi qui leur sera remboursé. Enfin, ils iront se faire soigner dans les hôpitaux publics plutôt que dans les cliniques privées et enverront leur progéniture à l’école de la république, obligatoire et gratuite. Ils  iront aussi faire leur course dans les marchés de quartier, visiter les grands magasins sans garde du corps ni officiels. En somme, ils vivront comme vous et moi avec en plus le bonheur de pouvoir contribuer à rectifier ce qui ne va pas. Quant à leurs bureaux, ils seront fonctionnels, sans plus. Les frais de réception, de déplacement, de communications téléphoniques: tout  sera minutieusement réglementé et vérifié et la transparence sera l’une de nos valeurs premières. Leurs coups de fil privés, ils les donneront avec leur portable personnel et voyageront en classe économique. Enfin, s’ils veulent acheter des « Toblerones » au duty-free qu’ils les payent de leur poche. Croyez-moi, avec de telles perspectives, il n’y aura plus autant de candidats  qui se bousculeront aux portes de tout premier ministre fraîchement nommé. Plutôt le contraire : ils l’éviteront comme le diable fuit l’encens.

 

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