Ghannouchi sur le Radeau de la Méduse

La Constitution de la deuxième République a donné aux Tunisiens le pouvoir de se prononcer librement pour choisir leur président. Le combat mené pour la démocratie est ainsi récompensé et les résultats du scrutin n’ont pas laissé place au doute quant à la large victoire de BCE.

Durant la campagne du second tour de la présidentielle, passant outre les consignes de neutralité données par les instances dirigeantes de son parti, R. Ghannouchi, dans l’une de ses déclarations, avait exprimé un soutien à peine voilé pour Caïd Essebsi, estimant que l’homogénéité politique entre le Premier ministre, issu du parti majoritaire, et le président de la République était le meilleur garant du bon fonctionnement des institutions démocratiques, évitant ainsi les dissonances entre les prérogatives du chef de gouvernement et celles octroyées au chef de l’Etat. Ses paroles n’engageaient que lui seul et furent d’ailleurs de nul effet puisque la grande majorité des militants d’Ennahdha sont allés voter en masse en faveur de l’adversaire de Nidaa Tounes.

Echaudé par l’échec du gouvernement islamiste à répondre aux attentes du peuple et donc à en être le représentant, Ghannouchi a eu le flair de constater l’inévitabilité d’un revirement. Il a vite compris que le projet de construction d’une société régie par les seuls préceptes de l’Islam était devenu pour le moins problématique. Pour des raisons de géopolitique, et devant l’intensité de la contestation démocratique après deux années de lamentable gestion de la Troïka,  Ghannouchi avait compris, contre la conviction déraisonnable d’une large frange de son mouvement, qu’un parti religieux n’est pas fait pour gouverner seul, que la sollicitude que les islamistes ont manifestée envers le peuple s’est révélée avec le temps tout à fait illusoire et ne leur suffirait pas pour garder à tout prix leur mainmise sur la société ; que la référence à l’Islam ne saurait, dans un contexte d’instabilité et de crise larvée, emporter partout et toujours l’adhésion populaire. En fait, l’attitude de Ghannouchi, déconcertante par moments, ne constitue ni un revirement ni un reniement. Il avait simplement adopté une approche réaliste des problèmes que ses militants obtus rechignent à admettre. Il a compris qu’on ne peut pas revenir en arrière pour ensuite faire la promotion du parti unique et  de la pensée unique, dussent-ils être islamiques. Tout cela appartient au passé. Le pays doit avancer et faire en sorte que la démocratie soit et qu’elle s’enracine dans notre société. Il faut ajouter à cela que la pierre de touche de la démocratie, consacrée par la nouvelle Constitution, exige du pouvoir politique qu’il soit démocratique, c’est-à-dire qu’il respecte un ensemble de procédures, telle une légitimité fondée sur le verdict des urnes et le respect du pluralisme des opinions et des droits de l’individu. Autant de règles clairement inacceptables aux yeux de l’aile dure d’Ennahdha. R. Ghannouchi avait fini par admettre que l’avenir d’Ennahdha dépendra de sa capacité à se réinventer et à assumer les sensibilités avec plus de tolérance. Adopter en somme le comportement d’un grand parti politique moderne qui accepte les différences et ne vit pas avec le seul dessein d’islamiser le monde.

Qui l’eût cru que l’on arriverait un jour à prendre parti pour R. Ghannouchi, que l’on viendrait à s’inquiéter du sort du leader islamiste et, partant, de la cohésion de son parti mis à mal par les turpitudes post-électorales du tout provisoire président. Reprenons les faits selon l’ordre de leur génération. Au départ, un élu par 7000 voix qu’Ennahdha, à travers la Constituante, avait promu au statut de président de la République censé incarner la Nation dans son intégralité. Ce n’était, en vérité, qu’un travestissement commode pour disposer d’une personnalité suffisamment malléable pour se mouler à leurs desiderata, tel un pantin fétiche qui pend lamentablement au bout de son fil. Dans un monde vraiment « normal »,  un chef d’Etat  doit avoir  la prestance qu’il faut pour assumer une telle fonction.  De même qu’il doit être capable de comprendre le monde, avoir une capacité à ne pas se mentir à lui-même et décider non pas en fonction de ses intérêts propres ou de ses rancunes personnelles, mais de ceux de la Nation. Enfin, il ne doit pas représenter les intérêts d’une région ou d’une communauté, mais ceux du pays tout entier. Pourtant, celui qui s’est longtemps camouflé derrière le faux-nez d’un pseudo droit-de-l’homisme de gauche, qui avait ému jusqu’aux larmes les députés européens, apparaît aujourd’hui sous son vrai jour : un profil psychologique trouble, peu regardant pour le destin d’un pays exposé aux menaces intérieures et extérieures, confondant ses ambitions personnelles au soi-disant dévouement à la cause nationale, prêt à toutes les alliances et à toutes les compromissions pour conserver son fauteuil de président. Il comptait d’ailleurs essentiellement là-dessus pour parvenir coûte que coûte à ses fins. Mauvais  perdant, tout à coup sans parti et sans soutien, traînant des sobriquets peu glorieux, il se voyait mal éjecté du pouvoir, et certainement pour longtemps.

Il  lui restait malgré tout quelques options pour se refaire une santé : dénoncer la victoire de son rival comme étant la consécration de la division entre les pauvres et les nantis, entre  les partisans de la révolution et  les caciques de l’ancien régime, entre le Sud déshérité et le Nord  prospère, entre l’identité arabe et musulmane et la modernité occidentale. Autant d’arguments auxquels n’étaient pas insensibles l’aile dure d’Ennahdha, dépitée par l’ouverture au dialogue de leur Cheikh. Les milices de jeunes désœuvrés, qui peuplent les quartiers populaires, furent appelées à la rescousse pour donner à cet ingénieux stratagème l’allure d’une révolte populaire. Ainsi, par ces sombres desseins crasseux, Marzouki a tenté désespérément de reproduire un Kasbah II croyant probablement que la contestation du verdict des urnes par la rue pourrait constituer une voie possible pour se jouer de la Constitution et de la volonté populaire.

L’écroulement de cette alliance avec les partisans d’Ennahdha, l’inanité d’un avenir meilleur que ce couple promettait avec ruse, ne faisait plus espérer personne, surtout pas les défavorisés et les plus démunis de la vie qui les chassèrent de l’arène politique pour se libérer de toutes leurs tromperies et arrogances qui leur pourrissaient la vie. Cette victoire restera historiquement une belle raclée démocratique de l’électorat à deux complices qui voulaient embourber davantage le peuple dans la corruption, la pauvreté et la régression sociale et culturelle. L’électorat ayant déchiffré les dangers que le pays encourrait par leurs billevesées a réagi heureusement à temps. Dans les jours qui viennent, la page d’une pitoyable Présidence sera définitivement tournée. Bravo et merci à tous ceux  qui ont contribué à sauver le pays d’un grand danger.

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