S. Ben Sedrine : Profession fouineuse

La scène est inédite. Au  matin du 26 décembre 2014, Sihem Ben Sedrine, présidente de l’Instance de la Vérité et de la Dignité, arrive devant le palais présidentiel, accompagnée de tous les « membres moutons » de son conseil, escortés par six gros camions de déménagement, dans le but de saisir l’ensemble des archives présidentielles. Le général chargé de la sûreté leur interdit l’accès au palais et renvoya ce corps expéditionnaire à ses campements.

On croyait avoir tout vu, tout lu, tout entendu, dans notre magnifique pays où l’on ne cesse de pousser très loin les limites du surréalisme. Ainsi, forte de sa notoriété, protégée par son immunité, couverte par son impunité totale, Ben Sedrine s’était autoproclamée archiviste générale du pays. Rien  ne doit l’arrêter, personne n’osera lui résister. Bien que la commission de vérité soit limitée par un cadre législatif, elle n’hésite pas à l’outrepasser si jamais il porte contrainte. Elle  peut donc contrôler qui elle veut, quand elle veut, sans rendre de comptes. Il suffit d’une plainte d’un citoyen pour que la machine se mette en branle. Elle ira alors fouiller dans les  poubelles de l’histoire pour trouver un coupable et rendre justice aux victimes.

Sihem Ben Sedrine n’est pas étrangère à l’exercice de la vindicte publique. Elle a commencé à faire ses preuves du temps du bienveillant et irresponsable ministre de l’Intérieur, al-Rajhi. C’est là qu’elle s’initia à l’archivistique pseudo-révolutionnaire qui a coûté au pays le démantèlement des services de renseignement et c’est ainsi qu’elle contribua, avec d’autres, à la libération du chef d’Ansar al-charia, la section tunisienne d’Al-Qaïda, Abou Iyâdh. A la tête de  son instance, Ben Sedrine va élever la traque des violations présumées des droits de l’Homme commises depuis 1955 au rang d’une véritable culture, celle d’un Etat fouineur. En se dirigeant vers le palais de Carthage, elle s’imaginait déjà en possession de ce trésor de dossiers, exerçant sur ceux-ci un contrôle  physique, accédant aux secrets les plus cachés, à de nouveaux mystères, à de nouveaux pouvoirs et à une nouvelle existence qu’elle n’espérait plus. Elle se voyait dépositaire de cette tâche immense d’être à la fois l’avocate, le procureur et le grand inquisiteur, non pas de la foi, mais d’une idéologie de substitution bien pire encore!  Rétablir la vérité et la dignité à tout prix. Mais pour cela  il faut rompre avec la tradition bureaucratique absolument injustifiable et abroger tous ces règlements d’un autre âge qui ne répondent plus aux nécessités présentes et qui permettent  aux administrations et aux entreprises de s’opposer au dessaisissement de leurs archives. Tous  les services publics seront sommés  de se débarrasser en faveur de son instance de tous ces papiers, actes, registres qui les encombrent inutilement.

Sihem Ben Sedrine se voyait déjà régnant sur une montagne d’archives et sur un siècle de mémoire, aliments si précieux pour son insatiable appétit de savoir. Pour ce faire, elle doit rester vive, alerte, escaladant les degrés de son échelle pour atteindre les liasses de documents qui sommeillaient depuis des décennies, vivant au milieu d’un tourbillon d’informations qu’elle sait ordonner dans sa redoutable mémoire avec méthode et intelligence. Son  bureau  est de plus en plus encombré. Elle ne peut bientôt plus s’asseoir ailleurs que sur une pile de documents; une attitude peu propice à leur bonne conservation. Dans la mesure où les archives de toutes sortes et de toutes origines vont débarquer dans son minuscule local par camions entiers, S. Ben Sedrine  doit développer de nouveaux services et étoffer leurs compétences, les diviser en sections et venir en aide à l’inexpérience de ses nouvelles recrues. A chaque instant, des centaines de documents viendront grossir les rangs des archives confisquées. Elle doit  alors concevoir de nouveaux  modes de classement,  opérer un tri. Ceux jugés sans valeur  seraient empaquetés en grosses liasses, tandis que ceux qui seraient retenus seraient placés en plusieurs groupes: sécurité du pays, trahisons, révoltes, complots, exactions, abus, enrichissement illicite, propres à justifier le déclenchement d’une procédure d’enquête. Pour cela, Mme Ben Sedrine a besoin de recruter massivement: des documentalistes, des informateurs, et surtout des délateurs chargés de lui indiquer l’emplacement insoupçonné de certains dossiers sensibles. Son extrême conscience professionnelle la conduira inévitablement à passer des nuits entières dans son bureau, plongée dans un fouillis de documents, à chercher des preuves, parcourir avec de plus en plus de fébrilité les dossiers, feuillet par feuillet, déceler les liens qui les rattachent les uns aux autres, établir les complicités présumées. Des noms, espère-t-elle, rien que des noms, et de personnes encore en vie !

C’est que Sihem Ben Sedrine vit dans un univers parallèle au nôtre, celui du secret où se mêlent habilement le faux et le vrai, l’ordinaire et le sensationnel, le réel et l’imaginaire. Ce qui est écrit ici est l’essence des choses, estime-t-elle, et aucune histoire, aucune encyclopédie, aucune université ou bibliothèque n’est à même de fournir la vérité de notre  pays de manière aussi condensée que ces archives. Elle saura alors tout sur tous et, pour bien des gens, la  simple mention de son nom fait froid dans le dos et provoque les plus grands tourments. Mais l’âge ne lui permettra pas de suffire à sa tâche et sa retraite sera sûrement accompagnée des soulagements les plus réjouissants plutôt que par des regrets flatteurs.

La tentative ratée de S. Ben Sedrine pour récupérer les  documents de la Présidence de la République va certainement aboutir à instaurer une nouvelle disposition générale à l’égard de cette instance et de ses représentants. La  prochaine fois qu’elle se présentera en personne, ou accompagnée, au siège d’un organisme public ou privé pour le dépouiller de ses archives, elle en sera chassée manu militairi. Cependant, je reste malgré tout sensible à sa douleur, au fait qu’elle ait été rabrouée si violemment du palais et je n’eus de cesse de réfléchir à la meilleure manière d’atténuer sa souffrance et d’alléger sa frustration d’avoir été reconduite sans ménagement avec des camions  vides. Aussi, je l’invite personnellement, au nom de la vérité et de la dignité, à venir me débarrasser de mes propres archives. Je dispose, en effet, de quelques boîtes dans lesquelles je conserve, par une crainte naturelle chez tout contribuable soumis à l’énorme machine de l’administration et ses errements, de très vielles factures d’électricité, d’eau et de téléphone, de nombreux talons de chéquiers, d’extraits de comptes bancaires depuis longtemps clôturés, de quittances de loyers, de factures et de certificats de garantie d’appareils ménagers, sans parler de bulletins scolaires de ma fille, de mes vieux passeports, des livrets de famille et de mon contrat de mariage. Rien de bien utile en fait, mais c’est toujours mieux que rien.

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