M. Jomaa aux USA : le voyageur désargenté

Bientôt, M. Jomaa va reprendre sa quête persévérante d’argent et de soutiens financiers. Une entreprise qui ressemble de plus en plus à un jeu de hasard. Le voilà donc reparti convertir l’Amérique à ses arguments, emportant tous les espoirs, encourant tous les périls. Nul autre moment ne possède une telle intensité, un tel caractère de solennité. Dans le futur, et pour lui éviter de connaître de nouveau de cruels déboires, des cérémonies propitiatoires visant à conjurer le mauvais sort pesant sur le voyageur et sa patrie devraient être organisées à l’occasion de chacune de ses missions.

Après la tournée arabe, bien décevante, il faut le reconnaître, c’est au tour des Etats-Unis d’accueillir le chef du gouvernement tunisien qui, comme il l’espère, ne failliront pas à leur réputation de pays le plus généreux du monde en dons d’argent et en bénévolat. Sauf que cette bienveillance, qui leur vaut ce titre, s’exerce uniquement au profit des Américains.  Pour ce qui est de l’aide internationale, c’est une autre affaire. La politique extérieure des USA est toute entière conditionnée actuellement par l’urgence de la crise générale, économique et financière, qui  balaye tout y compris pour l’Administration Obama obligée de demander à la Chine,  qui n’a pas intérêt à ce que les Etats-Unis coulent, la poursuite de son  soutien financier par l’achat de bons du Trésor américain. Rien donc n’est moins sûr pour le chef du Gouvernement, obligé encore une fois de solliciter l’aide d’un pays qui ne s’embarrasse plus d’artifices diplomatiques ou de considérations d’influence pour concéder que l’hyperpuissance d’hier est aujourd’hui en perte de vitesse. M. Jomaa devrait s’attendre, là aussi, à ce qu’Obama lui fasse l’aveu que les temps sont difficiles et que la crise dicte impitoyablement sa loi pour tous. En attendant, et pour lui éviter des souffrances inutiles, rappelons quand même que les Etats-Unis ne sont plus les maîtres du monde, ne pèsent plus autant qu’hier et n’ont plus les moyens de la politique étrangère hyperactive qu’ils menaient jusque-là. Ils sont de moins en moins interventionnistes, non par une volonté isolationniste ou parce qu’ils seraient devenus des adeptes de la non-violence, mais simplement parce que, comme nous, ils sont fauchés.

Proposons maintenant, en guise de mémorandum de voyage, une brève synthèse historique de la politique tunisienne des Etats-Unis depuis la chute du régime de Ben Ali. Des éléments certainement utiles mais assez démoralisants pour  M. Jomaa, car ils révèlent la stratégie erratique d’une administration américaine qui de tout temps n’envisageait les relations internationales que sous l’angle de ses intérêts économiques et commerciaux à protéger et sa sécurité à préserver, quitte à mettre en péril l’équilibre de la planète et à sacrifier tous les peuples de la Terre.

Défenseurs acharnés du libéralisme économique, pour qui le monde n’est qu’un immense marché pour leurs produits, les Etats-Unis n’ont jamais cessé de promouvoir, à travers aide et assistance aux pays en développement, le principe de modération, et ce, quelle que soit la nature du régime. Hier encore, Ben Ali était considéré par les Américains comme un allié, un dirigeant arabe modéré et leur partenaire dans la lutte contre le terrorisme. La Tunisie était alors déclarée « pays ami » au nom de ce fameux principe, et la nature dictatoriale du régime tolérée. Flattés de l’attribution de ce qualificatif qui leur ouvrait bien des entrées, les régimes autoritaires demeuraient pour les Etats-Unis des entités insignifiantes, une collection de nations prêtes à tous les compromis, qui préfèrent la soumission à la rébellion, préconisent la concertation plutôt que le conflit, ne contestent pas la suprématie des grands, sont livrées à leur immobilisme synonyme de déclin, et dont le qualificatif de « modéré »  n’est qu’un voile servant à dissimuler leur implacable tyrannie. Il leur suffisait simplement de servir les intérêts des Etats-Unis et s’aligner sur leur politique. La modération fut pendant longtemps l’arme des puissants et de ceux qui ont un intérêt à maintenir tel quel l’ordre politique.

Contrairement à toutes les valeurs prônées par la démocratie américaine, les Etats-Unis ont aussi appris à s’accommoder de tous les principes de l’autoritarisme et de la mauvaise gouvernance : les élections truquées, la corruption, le népotisme, les régimes mafieux, la torture, de même que le  musellement de la presse. Bénéficiant d’une très grande indulgence, la dictature était pour eux une notion à la fois discriminatoire et à géométrie variable, qui penche tantôt du côté du régime iranien, tantôt du côté de l’effroyable tyrannie de Saddam Hussein, mais sans jamais trouver à redire lorsqu’il est question de ses alliés du Golfe, comme l’Arabie Saoudite et le Qatar, qui n’avaient jamais cessé d’imposer leur vision obscurantiste de l’Islam et leur soutien aux groupes djihadistes pourtant ennemis jurés des Etats-Unis.

Le 14 janvier a libéré les Américains de leur double  discours et de leur rhétorique d’hypocrisie car la corruption de la famille Ben Ali et la collusion des intérêts entre les deux pays, surtout après les révélations de Wikileaks, étaient devenues notoires et une source de frustration manifeste. L’Etat le mieux informé du monde a soudain  pris conscience que le régime politique en Tunisie, réputé modéré et laïc, était en réalité un régime d’oppression, complaisamment protégé par l’Administration américaine tant qu’il constituait un rempart contre l’islamisme radical et avec lequel les Américains collaboraient étroitement dans le domaine de la sécurité et du renseignement. Le département d’Etat a attendu le 11 janvier pour manifester sa « préoccupation » devant la violence de la répression. Le départ de Ben Ali avait mis fin à l’insupportable attentisme et l’on se mit alors à louer la révolte de ce peuple qui se révélait à l’Occident comme un peuple pacifique, nullement obsédé par la question religieuse, assoiffé de liberté, excédé par la corruption, détestant les inégalités et réclamant la démocratie pour tous, sans exclusive.

Depuis Clinton, l’Administration américaine était consciente  de la montée en puissance de l’islamisme et de la violence, que le régime de Ben Ali, laïc, moderniste mais corrompu, finirait bien par disparaître un jour et qu’il faudrait dès à présent songer à préparer l’alternance. A travers une diplomatie discrète, ils ont commencé à prendre contact avec  certaines figures de l’islamise devenu à leurs yeux la seule opposition crédible et acceptable tout en évitant d’inquiéter leur précieux allié à qui ils n’ont cessé d’exprimer leur inconditionnel et indéfectible soutien. Une manière habile d’avoir deux fers au feu. L’horreur des attentats  du 11 septembre 2011 avaient révélé aux Américains l’ampleur de la menace contre les intérêts vitaux des Etats-Unis. Il y aurait désormais pour eux deux islams : l’un violent, djihadiste et irrédentiste, l’autre modéré, à la limite apolitique.

Le vide laissé par le régime de Ben Ali était le résultat de l’absence d’une opposition laïque capable d’assurer l’alternance, car sans ancrage dans la durée et sans perspective de construction d’un parti politique. En revanche, le mouvement islamiste, bien que tardivement présent sur la scène contestataire, pouvait se prévaloir d’une légitimité dans l’opposition à Ben Ali dans ses années de clandestinité pendant lesquelles il s’est constitué une importante clientèle à la fois par ses œuvres sociales et par une impeccable organisation. Autant de raisons qui  devaient convaincre les Américains à miser plutôt sur le parti de R. Ghannouchi et favoriser la victoire de son mouvement aux élections, que sur les dizaines de partis laïcs, éparpillés et  qui ne représentaient pas grand monde. Fut alors validé un  nouveau type de modération, incarnée cette fois par un parti religieux, élu démocratiquement, mais sans aucune culture politique ni de gestion. Pour une administration qui a pris toute la mesure de la menace de l’islam radical, un gouvernement islamiste modéré, démocratiquement élu, qui reconnaît l’Etat de droit, constituerait pour eux le meilleur rempart idéologique contre l’extrémisme. Ils décidèrent alors d’en faire aux yeux du monde le modèle vivant d’une alternative islamique possible, à la fois pacifique et égalitaire. Mais l’incompétence, la corruption, le développement des milices, l’incapacité à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale avaient fragilisé ce  gouvernement exemplaire et miné sa légitimité. Pressés par les factions dures du parti, les dirigeants d’Ennahdha se sont trouvés confrontés à un dilemme sans issue : s’appuyer sur le soutien bienveillant des Américains, afin de protéger et conserver leur pouvoir en dépit de leur incompétence, ou tourner le dos à l’Amérique et s’incliner devant la stratégie prônée par l’aile dure du parti.

L’attaque de l’ambassade américaine à Tunis, suite à l’assassinat de Chris Stevens et trois membres de l’équipe du consulat américain de Benghazi, en Libye, a démontré que le ferment anti-américain n’était pas prêt de s’apaiser, comme l’espérait Washington, en misant sur le pouvoir des islamistes modérés élus par le peuple et prêts à travailler avec les Etats-Unis, contre l’extrémisme islamique. Ceux qui ont favorisé depuis 40 ans le réveil de l’islam le plus radical se sont retrouvés encore une fois trahis par ceux-là mêmes dont ils voulaient faire les nouveaux soutiens de leurs intérêts dans la région. Une stratégie violemment réduite en cendres en ce 11 septembre 2001. Une débâcle politique qui rappelle celle de 1979, lorsque le Président Jimmy Carter a contribué à renverser le Shah de Perse, pour seulement laisser la loi implacable des Ayatollahs prendre le pouvoir à Téhéran.

La Tunisie, jusque-là vitrine de l’islam pacifique, est-elle encore une priorité dans la politique étrangère américaine ? Sous quel label M. Jomaa, un rejeton du gouvernement Ali Laarayedh, va-t-il  se présenter aux Américains pour plaider sa cause, maintenant que les islamistes ne sont plus au pouvoir? Celui de laïc ? De moderniste ? D’islamiste repenti ? Ou simplement un technocrate sans étiquette qui ne possède pour condition de son existence politique que l’incertitude du lendemain ?

 

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