Turquie : la dérive

Erdogan

L’armée turque a abattu dimanche dernier un avion de chasse syrien qui avait pénétré dans l’espace aérien de la Turquie. Il s’agit du dernier épisode de la crise qui oppose les deux pays frontaliers depuis le déclenchement de la guerre syrienne. Le 21 septembre 2013, la Turquie avait fermé son espace aérien aux vols syriens à buts militaires. Cette crise est d’autant plus remarquable que les deux pays avaient noué une alliance stratégique. Une ambiguïté qui reflète le lien à la fois historiquement fort et ambivalent entre la Turquie et le monde arabe, nombre d’Arabes gardant en mémoire les siècles d’occupation ottomane.

Après une mise à distance volontaire et idéologique, la Turquie a progressivement réaffirmé sa volonté de puissance et d’influence sur le monde arabe. Forte des avancées diplomatiques et commerciales initiées ou consolidées par son action, la Turquie a su s’imposer comme un acteur régional de premier plan. Depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP, le président Abdullah Gül et le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu, entré en fonctions en 2009, ont développé une stratégie d’offensive diplomatique très active à l’égard du monde arabe. Le rapprochement avec ses voisins arabes s’accompagne d’un positionnement politique et symbolique fort en faveur de la cause palestinienne. Cette orientation a reçu le soutien de l’opinion publique, attachée à l’héritage laïc et à l’identité musulmane, et causé un refroidissement remarquable avec Israël, lequel s’est traduit par des tensions diplomatiques et un gel de la coopération militaire (après la mort de neuf militants turcs embarqués dans la «flottille de la paix», en mai 2010, qui a essayé de briser le blocus de Gaza). Toutefois, l’ambition de la Turquie de retrouver un leadership régional qui a été le sien pendant des siècle s- en s’affichant notamment comme le défenseur des sunnites et comme un vecteur de stabilité dans une région qui en manque passablement- est aujourd’hui remis en cause par une déstabilisation interne du régime.

L’arrivée au pouvoir en 2002 des «islamo-conservateurs» de l’AKP (Parti pour la justice et le développement) et le déclin de l’influence du complexe politico-militaire, longtemps considéré comme défenseur de la tradition séculaire kémaliste, ont permis l’avènement d’un modèle politique novateur incarné par Recep Tayyip Erdoğan. Fondé sur une idéologie sociale conservatrice, l’AKP propose une offre politique fondée sur un équilibre entre islam politique et principe démocratique, dont le succès électoral s’explique par un renouveau identitaire et nationaliste. Cette expérience tend à faire ses preuves en matière d’acculturation de l’islam politique à la démocratie ; il a d’emblée été cité en exemple lors de l’arrivée au pouvoir d’islamistes arabes en Tunisie, au Maroc, en Egypte … Le Premier ministre Erdogan présente alors la Turquie, non comme un «modèle», mais comme une possible «source d’inspiration» pour les régimes qui se mettent en place. La Turquie peut de fait prétendre incarner une sorte de «modernité islamique», conciliant démocratie et islam.

Or cette adhésion de principe à la démocratie est aujourd’hui mise à l’épreuve. Moins par une tentative d’islamisation de la société, que par une forme de personnalisation et de corruption du pouvoir à l’origine de scandales à répétition qui affectent jusqu’au sommet de l’Etat. Le tout sur fond de bataille électorale qui s’annonce avec les élections municipales et présidentielle de 2014.

La tendance autoritariste du leader de l’AKP, Recep Tayyip Erdogan est à l’origine de manifestations anti-gouvernementales qui ont mobilisé la jeunesse de la capitale Istanbul (juin 2013). La répression de ce mouvement de protestation- concentré sur la Place Taksim– a fait l’objet d’une condamnation européenne. Depuis, le «système AKP» ne cesse d’être attaqué et remis en cause. Alliée de l’AKP depuis son arrivée au pouvoir, la puissante confrérie Gülen– secte mystique musulmane née dans les années 70 et qui revendique plusieurs millions de sympathisants dans le monde entier- joue désormais le rôle de contre-pouvoir au gouvernement. Un retournement qui s’explique par le projet de suppression des «dershane», des établissements de soutien scolaire privés dont les revenus constituent une source essentielle de financement de la confrérie. En guise de contre-attaque, les Gülenistes auraient fomenté le 17 décembre dernier, un vaste coup de filet anticorruption qui a abouti au placement en garde à vue des fils de trois ministres proches d’Erdogan, le maire (AKP) du quartier Fatih à Istanbul, des bureaucrates de premier plan et des hommes d’affaires liés au secteur de la construction et de la promotion immobilière. Cette affaire est à l’origine de la démission de plusieurs ministres (25 décembre dernier), obligeant Erdogan à procéder à un vaste remaniement de son gouvernement. Sa réaction revêt une dimension liberticide, comme en atteste la loi controversée sur le contrôle d’Internet, promulguée le 18 février dernier, et qui permet à l’autorité des télécommunications (TIB) de bloquer un site sur simple décision administrative (et donc de l’exécutif). Or une telle arme est susceptible d’être instrumentaliser en vue d’étouffer les enquêtes judiciaires visant le pouvoir. Cette dérive est confortée par la perspective de voir l’Assemblée nationale voter une extension des pouvoirs des services de renseignement, le MIT, dirigé par des proches de M. Erdogan. Cette dérive annonce-t-elle la fin de l’expérience islamo-démocratique en Turquie et l’avènement d’une forme d’autoritarisme par trop connue par les peuples de la région ?

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here