Tunisie : Gouvernement d’ « in »compétence

Photo Nawat

Entendonsnous bien : il ne s’agit pas de  faire ici le bilan de l’action d’un gouvernement qui n’a pas encore atteint le stade fatidique des cent jours, ce laps de temps devenu presque mythique en politique. Ce serait à la fois injuste et prématuré. En attendant que s’achève cette lune de miel, pendant laquelle l’opinion publique est encore favorable aux dirigeants qui viennent d’accéder au pouvoir, concentrons-nous avant tout sur le choix des mots,  afin de lever toute équivoque.

Compétence et incompétence recouvrent deux univers de sens. Le premier envisage la compétence d’un individu sous l’angle des diplômes, de l’expérience acquise pendant toute une carrière, le passage par des écoles d’élite, ou simplement l’aptitude reconnue et le savoir-faire qui lui permettent de jouir de la notoriété dans  son domaine d’expertise. Elle condense ainsi savoir et connaissances, qualifications et qualités personnelles. C’est là, d’ailleurs, l’argument essentiel et explicitement invoqué par M. Jomaa pour justifier le choix de ces novices jetés brutalement dans l’impitoyable arène politique. En revanche, l’incompétence dont on parle ici a trait à la capacité d’une personne de porter ou non un jugement de valeur dans un domaine dont elle a une connaissance approfondie, dans l’exercice de telle ou telle profession. Elle ne relève  ni d’un manque de savoir, ni de l’absence d’expérience, c’est plutôt l’aveu de l’inaptitude de cette personne à accomplir un acte absolu. Comme, par exemple, lorsqu’un juge appelé à se prononcer sur une affaire se déclare incompétent. Ce qui ne veut pas dire qu’il avoue par là son ignorance, mais qu’il  reconnaît son incapacité, en tant qu’autorité publique, de faire tel ou tel acte dans des conditions déterminées.

Il en va de même de ce gouvernement qu’on juge incompétent sans toutefois remettre en cause les capacités intellectuelles requises de ses membres pour être ministres, encore moins sa volonté, presque naïve, d’agir et de résoudre les problèmes de ce pays d’une manière satisfaisante. Or, pour cela il faut qu’il prenne en compte un certain nombre de facteurs, historiques, sociaux et économiques. En  fait autant d’écueils qui, en se conjuguant, paralysent toute résolution et toute réforme.

Le premier facteur relève de la réalité générale du pays, qui a atteint un seuil de rupture avec tous les principes de la démocratie, de la citoyenneté, de  la soumission à la loi et du respect de l’autorité. Or, pour réussir à développer une gouvernance démocratique durable, seule condition pour sortir le pays de la crise multiple qui renforce le sentiment d’insécurité, engendrant ainsi une anxiété croissante, et pour  remettre les choses à l’endroit et les Tunisiens dans le droit chemin, il faudrait inscrire l’action politique dans une perspective à long terme qui ne peut en aucune façon être tributaire  d’un gouvernement de compétences de surcroît tout provisoire. A cela il faut ajouter la médiocrité de l’Assemblée constituante, le bavardage, caquetage et pinaillage de ses représentants qui leur tiennent lieu de politique, totalement incompatible avec le travail du gouvernement et ne permet pas à ce dernier de répondre aux attentes des citoyens.

Ce modèle de gestion en trompe-l’œil, qui paraît simple et fait consensus, car qui voudrait s’opposer au redressement du pays, ne coïncide pas avec les conditions politiques et économiques, et l’on s’aperçoit très vite, qu’à côté de cet idéal assez facile à identifier, la réalité s’avère beaucoup plus  complexe, changeante, et finalement éloignée de cet idéal. Par ailleurs, pendant que le gouvernement se démène pour assurer le quotidien, la surenchère électorale des différents partis et leur attitude à court terme qui consiste à flatter le peuple, traduisant leur souci premier de se faire élire ou réélire, loin d’apaiser les tensions, rend encore plus problématique l’action du gouvernement. Au temps de Ben Ali, l’Etat dirigeait le pays et en était responsable. La logique de la démocratie, en revanche, veut que le citoyen soit responsable de toute décision. Pour de nombreux individus, conditionnés par la logique de la dictature, le 14 janvier fut un choc et ils avaient trouvé du mal à s’adapter à la logique de la vie démocratique où le citoyen est responsable de sa propre vie. Aujourd’hui, une  interprétation erronée de démocratie, où chacun dit et fait ce qu’il veut, prédomine. On est loin d’une société garantissant à ses membres de pouvoir vivre et discuter ensemble dans la dignité, le respect mutuel et la solidarité, renforçant par là même les pratiques démocratiques. Bien au contraire. La démocratie est considérée comme un produit fini, emballé avant même que la culture démocratique et la conception de l’Etat de droit ne soient suffisamment ancrées dans les esprits. Quant à l’action du gouvernement, l’attentisme  prédomine, alors qu’il fallait frapper vite et fort, ainsi que la dégradation de l’économie, toujours présente, et les comptes publics qui vont mal.  Une politique d’annonces leur tient lieu de programme : on fera ceci, on fera cela, mais au final rien n’est fait, pas même sur les grands registres qu’imposait la feuille de route. Les maladresses de certains ministres, liées en partie à leur manque d’expérience, permettent aux partisans du chaos d’étaler dans les médias leur rejet de toute initiative. La crise est grave et donc les raisons  en sont profondes. Sauf qu’au lieu de reconnaître la gravité de la situation, d’en faire son obsession et celle des Tunisiens pour qu’ils se remettent au travail, d’appeler à un examen de conscience collectif, le chef du gouvernement préfère voyager pour chercher vainement des dérivatifs à une situation dont nous demeurons, après tout, les seuls responsables. Rectifier aujourd’hui  la trajectoire sera un travail de longue haleine, et non la simple conséquence du changement d’équipe ou de style. Encore une fois la rupture n’a pas eu lieu. On a continué à aller dans le sens de la population, autrement dit à continuer à faire croire que c’est l’Etat qui crée la richesse, alors que l’Etat ne fait que créer les conditions qui permettent de créer des richesses.

Les  grandes idées et les forces sociales qui accompagnent les révolutions étant en déshérence, la dictature et l’autoritarisme étant passés de mode, il reste aux Tunisiens, qui ont fait le tour de la question et qui se disent qu’il n’y a rien d’autre à faire, d’espérer voir surgir l’homme providentiel, conquérant, audacieux, habile rhéteur, éloquent, remuant les foules à son gré, ralliant les mécontents, sourd aux compliments des courtisans, perçant les résistances, ne reculant devant aucune difficulté, n’hésitant jamais à prendre les décisions qui fâchent car toute politique a un coût. Une sorte de  fantôme de Bourguiba qui unira tout le pays et dépassera les clivages au nom de l’intérêt supérieur de la nation. L’histoire, on le sait, n’est plus capable de former un tel personnage et dans la mesure où l’union sacrée en politique est devenue inconcevable, il ne reste plus que le populisme ou la démagogie.

2 Commentaires

  1. On peut disserter longtemps sur les concepts de compétence et d’incompétence.Nos nouveaux ministres « technocrates » ont beau avoir un couffin plein des meilleurs CV, des meilleurs diplômes et des meilleures expérience, tous n’ont pas commencé à mettre en pratique leur savoir faire. Car la vrai compétence c’est l’application des acquis théoriques et pratiques. Et c’est surtout l’action rapide. S’ils doivent faire des études, on va attendre longtemps

    • Ceci dit, il est préférable d’avoir des ministres sur diplômés même s’ils manquent d’expérience que des ministres nuls en théorie et en pratique, comme c’était le cas de nos ex-ministres de la troïka.

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