Tunisie : la déliquescence de l’ Etat

Le 20 octobre 2013, des groupes spécialisés dans la contrebande de carburants avec l’Algérie ont fermé la route en signe de protestation contre les contrôles douaniers ! La semaine écoulée une atmosphère insurrectionnelle a régné au poste frontière de Ras Jedir, principale voie de passage vers la Libye, fermé depuis plus d’une semaine ! Ce qui nous paraît être la contradiction ultime, le summum de l’absurde, ne serait en fait, chez ces professionnels de la fraude en émoi, que la certitude que toutes les frontières devaient être abolies dans l’enthousiasme général de la liberté des échanges, qu’elles ne sont finalement que le vestige ridicule d’une époque révolue et l’expression dramatique et incontournable d’un rapport de forces qui n’a plus de raison d’être. En fins géopoliticiens, ils nous rappellent fortement cette actualité  intempestive, qu’au moment où les frontières nationales, historiques, politiques et symboliques partout s’estompent pour laisser la place aux unions régionales, au partage du savoir et des manières d’être, les nôtres s’élèvent et se renforcent au dépens du bien-être de nos concitoyens.

En attendant que toutes les frontières soient liquidées pour le grand bonheur des trafiquants en tout genre, l’Etat tunisien se trouve confronté à une intensification d’activités hautement lucratives nourries par la porosité des frontières et l’indifférence, pour ne pas dire la complaisance de l’administration. Un phénomène devenu préoccupant mais qui pour l’heure ne provoque aucune réaction concrète et déterminée des pouvoirs publics. Tout le monde semble y trouver son compte : l’Etat trouve là un exutoire avantageux pour atténuer le chômage et la cherté de la vie, et le consommateur profite d’articles à bon marché. Quant à l’argent qui coule à flots et dont l’Etat ne voit pas la couleur, il s’investit ostensiblement dans  les affaires immobilières et commerciales.

Rappelons, toutefois, que le phénomène n’est pas récent. Pendant longtemps, l’informel se limitait aux petites  activités urbaines de subsistance et autres petits métiers de la rue peu ou pas contrôlés. Il se situait aussi, comme dans presque tous les pays du Tiers-monde, dans les services de l’Etat par le détournement de fonds publics et à travers les prévarications de quelques fonctionnaires. Du côté des entreprises privées, les sous-évaluations et non déclarations fiscales et les entorses économiques au droit du travail constituaient autant de pratiques qui relevaient aussi de ce même univers. Sous le régime de Ben Ali, le commerce de contrebande, la corruption et les abus de toutes sortes, couverts par ses proches, étaient quasiment institutionnalisés. Les pratiques mafieuses du clan de l’ex-président et la corruption de l’administration ont donné au commerce parallèle une vitalité et une impunité jamais atteinte par le passé. On pouvait tout acheter dans certaines artères du centre-ville ou à sa périphérie : des bananes bon marché aux téléviseurs LCD, des ustensiles de cuisine aux cigarettes et aux smartphones dernier cri, des chiens, la plupart du temps volés à leurs propriétaires, aux chaussures de sport contrefaites.

L’état d’anarchie qui a sévit au lendemain du soulèvement du 14 janvier, l’état de chaos en Libye et les atermoiements des gouvernements successifs, dépassés par l’ampleur des revendications sociales, ajoutés au manque de personnel de contrôle et de surveillance des frontières, ont exercé un effet ascendant à ce trafic illégal de marchandises. Le poids du commerce parallèle, déjà notable, s’est alors accru sous l’effet de la crise générale qui affecte le pays. On n’est plus dans les myriades d’activités urbaines de production et d’échange pour la réalisation d’objectifs de survie, mais dans un trafic organisé, à grande échelle, générant des fortunes colossales. Toutes ces pratiques échappent évidemment aux obligations et règlements édictés par la puissance publique et ne peuvent exister qu’en référence à la nature du pouvoir d’Etat et à sa capacité, sa volonté ou sa logique de mettre en œuvre, à travers ses agents et ses instances, le pouvoir transcendant qui est le sien.

Aujourd’hui, tous ceux qui manquent de talents entrepreneuriaux peuvent se lancer dans des activités hautement capitalistiques, déclarer zéro production et ne subir aucune sanction. On ne peut même plus parler de ce commerce parallèle comme d’un phénomène marginal tellement il est enraciné dans l’activité même du pays  et constitue une aubaine pour la grande majorité des acteurs : les fumeurs de cigarettes, les jeunes couples qui cherchent à s’équiper à moindre coût ainsi que ceux qui n’ont pas d’autre choix, pour assumer leurs tendances consuméristes, que de s’approvisionner dans ces types de marchés qui s’étalent en plein centre-ville, au vu et au su des autorités qui regardent ailleurs. La notion même de secteur informel n’est même plus une référence explicite et systématique. Elle a perdu son sens, puisque les représentants de ce trafic ont pignon sur rue et exercent leurs activités dans des quartiers spécialisés. Il n’est donc plus question de prolifération physique de petites activités économiques si courantes et si  typiques de la périphérie urbaine des métropoles du Tiers-monde. Aujourd’hui le secteur informel dispute la suprématie dans l’arène commerciale et qui sait peut-être demain politique.

Ainsi la réalité de l’économie informelle livre son intérêt moins dans ce qu’elle circonscrit, que par ce qu’elle interroge au-delà : l’Etat et son pouvoir. Cette prolifération des pratiques hors normes, illégales et spéculatives, oblige à reconsidérer le présupposé d’un Etat qui ne fonctionnerait plus comme un Etat abritant une économie développée. L’Etat tunisien a progressivement appris à cohabiter avec cette économie informelle, devenue un contre-pouvoir et l’expression d’un recul en termes de contrôle fiscal et réglementaire. Tous les actes qui ressortent de ces activités sont autant d’atteintes au pouvoir économique du gouvernement et de ses agents qui ne sont plus craints et respectés. Leur importance, leur fréquence et leur incidence traduisent une déliquescence de l’Etat, signifient qu’il a perdu son pouvoir politique et que certains segments de la société sont en voie de l’accaparer pour défendre leurs intérêts.

Le Premier ministre a entamé une série de visites dans certaines capitales à la recherche de quoi boucler une fin d’année difficile. C’est là une bonne chose. Mais ne serait-il pas plus judicieux et plus raisonnable de tenter en priorité de mettre un terme à l’économie parallèle et ses réseaux tentaculaires qui ne cessent de prospérer, ne contribuent en rien aux recettes publiques de l’État, restreignent l’allocation de biens publics et réduisent la capacité du gouvernement à réguler l’économie ?  Car, comme dit mon plombier, qui n’est pas polytechnicien : il est important de procéder à un bon nettoyage du tuyau avant de passer à la soudure.

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