Les marchands d’illusions

Parmi les multiples vertus que compte la démocratie, il y a cette pratique qui autorise tout parti politique à concocter un petit scénario du futur sous la forme d’un programme d’actions en vue de redresser la situation économique et sociale du pays. Ce document est généralement révélé au public et parfois largement discuté et commenté comme l’autorise le débat démocratique. Le porte-parole du Front populaire ne s’est pas contenté de diffuser le sien ou d’en révéler les éléments saillants mais, craignant probablement que le gouvernement ne manque là une belle occasion pour mobiliser le pays et réaliser une fois pour toutes les aspirations de la révolution, il a tenu à rencontrer le ministre de l’Economie et des Finances en personne, pour  lui remettre en mains propres une copie de son ambitieux programme, sous la forme d’un projet de loi de finances alternatif pour 2014.

Comme tout leader de parti, Hamma Hammami a tenu à immortaliser ce grand moment, en affichant sur la photo souvenir toute sa fierté et son engagement par un grand sourire, celui de quelqu’un qui vient d’écrire une page d’histoire. Pauvre ministre de l’Economie et des Finances, obligé d’arborer à son tour un sourire forcé, par crainte des nuisances de cet agitateur, plus que par reconnaissance pour son dévouement désintéressé, patriotique et constructif.

Il faut reconnaître que le Front populaire n’est pas le seul parti politique à faire miroiter aux miséreux des solutions qu’il est ensuite incapable de tenir, à donner de faux espoirs à ses partisans et au-delà, leurrés par une appréciation erronée de la réalité, à entretenir la désespérance sociale et à faire naître des illusions. Souvenez-vous d’Ennahdha et ses 500.000 emplois. Rappelez-vous la grande fiction de Nidaaa Tounes qui a proposé, il y a quelques mois, un projet aussi surprenant qu’insensé. Cependant, l’originalité de Hamma Hammami et de son manifeste réside dans le fait qu’il rêve toujours d’une révolution prolétarienne : éveiller les masses, réaliser le «bond en avant», s’en remettre à l’Etat aussi bien pour la socialisation de l’économie que pour l’allocation des ressources, exalter le peuple comme détenteur de la vérité. Il entrevoit ainsi l’avenir comme le rétropédalage vers un monde révolu malgré l’échec retentissant du système communiste que même d’intransigeantes démocraties, dites populaires, ont aujourd’hui abandonné pour s’ouvrir à l’économie de marché.

Le projet du Front a pour moteur l’idéologie. Chaque proposition est axée sur des slogans simplistes. Parcourons rapidement cette collection d’artifices aussi extravagants les uns que les autres : la dette ? On suspend son remboursement. La création d’emplois ? L’Etat s’engage à en fournir un à tous ceux qui sont prêts à travailler. Le chômage des jeunes ? Qu’est-ce qui empêche le gouvernement d’instaurer une allocation chômage de 200 dinars mensuels au profit des 170.000 chômeurs diplômés de l’enseignement supérieur. L’augmentions du déficit public ? Il suffit de taxer les riches en créant des impôts fortement redistributifs. Le lancement des projets de développement ? Réhabiliter simplement le rôle économique de l’Etat en créant des entreprises entièrement publiques ou en renflouant celles qui sont en difficultés. Enfin, question subsidiaire : qui va payer ? Lorsque l’argent à utiliser n’est pas le vôtre, vous devenez soudain très créatif, mais étrangement lorsque vous devez investir votre argent la peur et le doute prennent souvent le dessus. Hamma Hammami n’a pas cet état d’âme. Il  n’a pas l’intention de prendre seulement aux riches, mais compte sur le contribuable, déjà fortement spolié par le coût de la vie, pour financer son ambitieux programme. Or, en général ce que les contribuables payent, ils ne le consomment pas. Quant aux  entreprises, non seulement elles débauchent mais n’investissent pas. C’est donc l’avenir du pays qui se voit ainsi sacrifié.

Prélevons dans ce miroir aux alouettes deux actions, les plus emblématiques de la stratégie du FP.  L’une  a trait à la suspension de la dette, l’autre consacre le rôle de l’Etat.

D’abord on ne parle de dette, si quotidienne qu’elle puisse être par ailleurs, que dans la nécessité qu’elle soit honorée. Rembourser ce qu’on doit ne peut donc pas donner lieu à discussion. Pour les concepteurs du projet du FP, certaines dettes, qualifiées d’odieuses ou détournées, échappent cependant à cette réflexion. Ainsi, un pays qui ne rembourse pas ses emprunts est à leurs yeux une affaire aussi triviale qu’un chômeur qui n’arrive plus à payer les traites de sa maison. Alors pourquoi  continuer à rembourser les emprunts lorsqu’on peut les répudier purement et simplement ? Parce qu’il existe plusieurs inconvénients à la répudiation. Le premier, comme il arrive dans la vie de tous les jours, est qu’on est en faute non seulement contre la loi, car toute promesse doit être tenue, non seulement contre le débiteur, qui a le droit de recouvrer son bien, mais surtout contre soi-même. Un pays qui décide de ne plus honorer ses dettes perd l’accès aux crédits commerciaux, ce qui le rend très vulnérable et le met à la merci de toute crise de liquidités pour ses approvisionnements en importations. Ce pays s’expose aussi à l’abaissement de sa note souveraine qui traduit  sa capacité incertaine à faire face à ses obligations et verra ainsi les taux d’intérêt qui lui seront appliqués augmenter fortement. Autre inconvénient. Comme les prêteurs et les fournisseurs, les emprunteurs ont des responsabilités et sont tous les deux soumis au droit international régissant la dette. De plus, une telle décision, si tant est qu’elle soit admissible, n’aurait de sens que si elle s’accompagne des décisions nécessaires à la mise en place de nouvelles pratiques de financement de la croissance. Enfin, c’est à l’Etat qu’incombe la charge de la dette. Mais si l’Etat, dont le Front populaire attend tout, se révèle incapable de financer ses dépenses internes par la fiscalité, quelles chances y aurait-il qu’il arrive à financer les déficits publics sans recourir contraint et forcé aux créanciers étrangers?

L’Etat que préconisent les partisans de la grève, de la paralysie de l’activité, promoteurs de l’assistanat, ne peut jamais se substituer aux entreprises, ou redevenir le premier employeur, car l’emploi est avant tout une création du secteur privé. Le rôle de l’Etat se limite de plus en plus à encadrer l’activité économique, veiller au respect des règles du jeu, aider du mieux possible les entreprises en difficulté à se restructurer, porter secours à des salariés en détresse confrontés à la fermeture de leurs usines et à la perte de leurs emplois, veiller au maintien de la solidarité sociale, favoriser  l’investissement étranger et la création d’entreprises notamment par la simplification administrative. Enfin, l’Etat doit surtout s’employer, par une pédagogie appropriée, à rappeler au public les mutations inévitables en expliquant comment fonctionnent les choses dans ce monde en perpétuel bouleversement. Une tâche que tous les gouvernements depuis la chute du régime n’ont osée entreprendre, car craignant d’être emportés dans la tourmente sociale.

Pour le FP, un Etat puissant créera 60.000 emplois, assurera le développement des régions et augmentera le pouvoir d’achat. Or dans tout cela nulle question de production, mais seulement dilapidation du peu de ressources générées par la société. Sauf que plus on sollicite l’Etat, plus on le renforce, plus il se transforme en maître, placé au-dessus de chaque homme pour le guider, le garantir et confisquer sa  liberté. Dès lors qui oserait critiquer l’Etat bienfaiteur, ravitailleur, fournisseur, bailleur et mécène. Qui oserait manifester son mécontentement, protester, organiser des sit-in ou  faire grève ? Mais ce que le Front populaire évite de mentionner, c’est qu’avec l’Etat il y a le reste : la répression des grèves, la surveillance, la censure, le contrôle, le moins de démocratie car on ne peut contester l’Etat et son emprise. L’Etat, pour imposer la paix sociale, quittera alors l’habit de la liberté et du dialogue pour remettre celui de l’oppression et de la coercition, et  la révolution prolétarienne, dont rêve H. Hammami, se transformera  aussitôt en dictature du prolétariat.

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