La problématique des chaînes de valeur au cœur des débats

Les travaux de la 29e session du Comité intergouvernemental d’experts (CIE) ont été clôturés à Rabat le jeudi 6 mars, après trois jours de débats intensifs sur «L’industrialisation pour un développement durable et inclusif en Afrique du Nord». Interrogée sur les raisons du choix de ce thème particulier, Mme Karima Bounemra, Directrice du Bureau de la CEA pour l’Afrique du Nord a précisé qu’ «au-delà du fait que ce thème s’inspire du thème général de la Conférence des ministres de la CEA, ce choix découle du constat que l’industrialisation est un passage obligé pour la transformation structurelle des économies nord africaines. L’efficacité des politiques industrielles est aujourd’hui tributaire d’un certain nombre de facteurs dont principalement : un caractère inclusif, la bonne coordination entre les institutions chargées de les piloter, leur capacité à créer des emplois stables et de qualité, et l’efficacité des mécanismes de suivi et d’évaluation.»

Pendant ces assises, le CIE a débattu aussi des enjeux de l’agenda de développement Post-2015, des objectifs du développement durable, de la vision 2063 pour l’Afrique du Nord, ainsi que de l’agenda de l’intégration régionale en Afrique du Nord.

Mais le sujet central si l’on peut dire de ces travaux de la 29e session du CIE était incontestablement la Table ronde consacrée au thème «Développer des chaînes de valeur régionales pour accélérer la diversification et la sophistication des économies nord-africaines». Le but de cette table ronde est de dégager une perspective concertée et une stratégie opérationnelle pour le développement de chaines de valeur à l’échelle régionale, pouvant jouer un rôle moteur dans la transformation structurelle des économies, et leur assurer une meilleure intégration dans les chaînes de valeur globales.

Le renforcement du niveau d’intégration commerciale en Afrique du Nord tant souhaitée, associé au développement de plus en plus conséquent des infrastructures, sont autant d’atouts pour développer les chaînes de valeur en Afrique du Nord, mais aussi entre cette région et ses voisins africains et méditerranéens.

Il faut dire que le sujet de cette table ronde s’impose d’autant plus que de nombreux produits énergétiques, miniers et agricoles dont regorgent les pays d’Afrique du Nord continuent d’être exportés à l’état brut, avec tout le manque à gagner pour les pays pauvres qui les produisent et tous les bénéfices pour les pays riches qui les transforment et les revendent avec une forte valeur ajoutée.

L’un des participants à ces assises a choqué l’assistance en affirmant que de nombreux producteurs de cacao en Afrique n’ont jamais goûté le chocolat. Et dans l’une des conférences organisées par la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA) en Ouganda, le président Museveni a expliqué de manière pathétique les ravages que cause l’absence de chaines de valeur dans le continent : « Nous leur vendons le cacao à des prix dérisoires. Ils le transforment dans leurs usines et nous exportent le chocolat que nous achetons avec des devises fortes. »

Le cacao n’est qu’un exemple parmi une infinité d’autres produits exportés de toutes les régions et les sous-régions d’Afrique vers les pays industrialisés, ce qui engendre l’enrichissement continu des uns et l’appauvrissement tout aussi continu des autres.

Dans le cadre de la table ronde, les participants ont pu apprécier des exposés sur les chaînes de valeur dans d’autres continents. Mais c’est surtout la communication faite par un expert japonais sur les chaînes de valeur en Asie du sud-est qui a suscité le plus d’intérêt. Cet intérêt s’explique par le fait que, contrairement aux pays européens qui ont une longue tradition industrielle, les pays sud-est asiatique étaient il y a quelques années à peu près au même niveau de développement ou même moins développés que les pays maghrébins. Leur décollage fulgurant s’explique dans une large mesure par  le développement de chaînes de valeur régionales, un pas indispensable que devrait franchir tout pays intéressé par l’intégration dans les chaînes de valeur globales. La Corée du Sud reste à cet égard un exemple de réussite miraculeuse.

Mais, au fait, qu’est ce qu’une chaîne de valeur ? Le concept de chaîne de valeur a été introduit par Michael Porter dans son ouvrage publié en 1986 et intitulé « L’avantage concurrentiel ». Selon ce professeur américain de stratégie de l’entreprise de l’Université d’Harvard, « la chaîne de valeur permet de décomposer l’activité de l’entreprise en séquence d’opérations élémentaires et d’identifier les sources d’avantages concurrentiels potentiels. » Pour l’inventeur du concept, « la chaîne de valeur repose sur l’enchaînement, la succession d’activités étape par étape, jusqu’au produit ou au service final. Chaque étape permet d’y ajouter de la valeur et donc de contribuer à l’avantage concurrentiel de l’entreprise. »

Pour revenir à l’exemple du cacao, si le concept de Michael Porter était appliqué en Afrique, non seulement les producteurs de cacao n’auraient pas été privés des délices du produit dont ils fournissent la matière première, mais la Côte d’Ivoire, pour ne citer que ce pays, aurait été exportatrice de chocolat plutôt que de fèves de cacao, avec tout le cercle vertueux de création de richesses et d’emplois qui s’ensuivrait.

Mais rêvons encore et imaginons que la grande entreprise algérienne Sonatrach par exemple, au lieu d’exporter du brut, appliquait la théorie de Michael Porter et s’engageait dans la voie de développement d’une chaine de valeur en vue de valoriser ses produits et de les exporter avec une bonne valeur ajoutée. Les bénéfices qui en résulteraient sur tous les plans pour l’Algérie en particulier et le Maghreb en général seraient immenses.

On est là au cœur du sujet de la table ronde dont l’objectif ultime consiste à identifier les éléments qui permettront de mettre en place une stratégie opérationnelle pour le développement des chaînes de valeur régionales en Afrique du Nord, afin de jouer un rôle moteur dans la transformation structurelle des économies.

La table ronde a abouti à un certain nombre de recommandations que les délégations se chargeront de transmettre à leurs gouvernements respectifs. Dans le but de favoriser l’émergence de chaînes de valeur régionales (CVR) en Afrique du Nord, il a été recommandé notamment d’ «identifier les secteurs porteurs en matière de CVR en procédant à un ‘mapping’ des atouts et avantages comparatifs de chaque pays de la sous-région et en identifiant les leviers à actionner et les contraintes à surmonter afin d’enclencher une coopération régionale effective» ; d’ «adopter une approche systématique qui établisse des priorités entre les différentes chaînes de valeur, identifie les différents acteurs et leurs liens et interactions, analyse les capacités technologiques et performances économiques et formule une stratégie de mise à niveau des chaînes sélectionnées, tout en considérant les aspects réglementaires et institutionnels». Quatorze autres recommandations plus pertinentes les unes que les autres ont été faites par le CIE à l’intention des pays candidats au développement de chaînes de valeur régionales.

Une autre série de recommandations a été faite à l’issue des travaux. Elle s’adresse à la fois aux pays nord-africains concernés et à la Commission économique des Nations-Unies pour l’Afrique (CEA).

S’adressant aux pays, le Comité des experts leur a demandé de «renforcer/rétablir un climat de confiance pour attirer davantage les investisseurs, au travers d’une meilleure stabilité institutionnelle et des réformes ambitieuses de l’environnement des affaires et de stimulation de l’entrepreneuriat». On constate que dans cette recommandation, les experts, parlant du climat de confiance, ont utilisé deux verbes différents : renforcer et rétablir. La raison est qu’ils s’adressent à deux catégories de pays. La première qui inclut l’Algérie, le Maroc ou encore la Mauritanie dont le climat de sécurité n’a pas été endommagé par ce qui est appelé le « Printemps arabe » et qu’il s’agit donc pour ces pays de renforcer. La seconde catégorie concerne la Libye, l’Egypte ou encore la Tunisie dont le climat de sécurité a été fortement perturbé ou gravement endommagé et qu’il s’agit donc de rétablir à travers le rétablissement de la sécurité.

Dans une autre recommandation importante, le Comité des experts a mis le doigt sur un problème qui affecte tous les pays de la région. Il s’agit du système des subventions qui est devenu un véritable gouffre financier que les budgets des Etats des pays nord-africains ne sont plus en mesure de combler. Le CIE appelle donc ces pays à «procéder à une réforme en profondeur des systèmes de subvention et leur transformation progressive au profit des individus ou des ménages les plus vulnérables ; pour une plus grande efficacité, la mise en place de ces mécanismes devra s’accompagner d’une mise à jour régulière des données et d’une nouvelle gouvernance du système adopté».

S’adressant toujours aux pays et se référant aux objectifs de développement durable (ODD), le CIE appelle à «favoriser l’appropriation des ODD par la société civile, en plus des gouvernements ; pour mieux assurer le suivi et le contrôle des engagements nationaux et des progrès réalisés, dans le cadre d’une approche inclusive».

Deux recommandations faites aux pays d’Afrique du Nord ont, à la surprise générale, provoqué des protestations de la délégation libyenne présidée par le ministre de la Planification, Mehdi Ghania. Celui-ci a exigé l’annulation pure et simple de ces deux recommandations dont le contenu bénéficie pourtant d’un consensus universel. Les deux recommandations en question sont les suivantes : 1-«Renforcer la base juridique relative à la lutte contre toutes les formes de violence à l’égard des femmes et l’application effective des lois y afférentes»; et 2-« Améliorer la disponibilité des données statistiques visant à mesurer la nature, l’étendue et les implications pour le développement socio-économique du Continent de la violence à l’égard des femmes».

Pour la délégation libyenne et son chef, M. Mehdi Ghania, «il est hors de question que ces deux recommandations passent», car, insistent-ils sans rire, «cela ne nous concerne pas parce que, dans le monde arabe et musulman, il n’y a aucune violence exercée contre les femmes»… Il a fallu toute la force de persuasion du président de la session et de la directrice du Bureau de la CEA pour l’Afrique du Nord de la CEA, il fallu aussi la réaction scandalisée des deux femmes de la délégation tunisienne et la mine consternée des participants, pour que le ministre libyen et les trois membres de sa délégation fassent profil bas et mettent de l’eau dans leur vin, si l’on peut dire. Commentaire désabusé et sarcastique d’un participant après la levée de la séance de clôture : «Il est vrai qu’en Libye, la violence ne s’exerce pas contre les femmes, mais contre la société toute entière».

Mais les recommandations du CIE s’adressent également à la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA) à qui il est recommandé notamment de «développer la dimension de la gouvernance dans le rapport économique et social, compte tenu de son importance dans la problématique du développement de la sous-région» ; d’«utiliser les sources officielles produites par les autorités publiques, notamment les offices nationaux des statistiques et les comptes publics comme source principale des profils pays» ; d’«intégrer dans les profils pays une analyse de la vulnérabilité des pays face au changement climatique et une évaluation de l’impact économique et social des catastrophes naturelles» ; de «lancer une étude sur les chaînes de valeur régionales sur la base de ces recommandations, en partenariat avec les institutions concernées». Prochaine réunion du Comité intergouvernemental d’experts en février ou mars 2015.

 

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