« Nous manquons de sources de financement… »

Leconomistemaghrebin.com a interviewé Essma Ben Hamida, cofondatrice et directrice exécutive d’Enda inter-arabe sur l’importance des micro-crédits  et les difficultés auxquelles fait face Enda inter-arabe   après le 14 janvier.

L’Economiste  Maghrébin : Pouvez-vous faire le bilan d’Enda inter-arabe ? 
 

Essma Ben Hamida : Enda a commencé l’opération micro-crédit depuis presque 20 ans (en 1985). Après vingt ans de travail, nous avons accordé 1 million 500 mille prêts d’un montant d’environ 1 milliard 400 millions de dinars et nous avons touché 470 mille clients (entrepreneurs).

On a aujourd’hui 240 000 clients actifs (ceux qui bénéficient actuellement d’un crédit) et 30% de nos clients/entrepreneurs sont des jeunes de moins de 35 ans répartis sur tout le territoire tunisien avec 77 agences et antennes dont 40% sont implantées dans des zones rurales.
Rappelons qu’Enda inter-arabe a commencé par couvrir les quartiers populaires. Son action a atteint tous les gouvernorats pour  couvrir aussi une bonne partie des délégations de la Tunisie.

Quels sont les obstacles financiers et législatifs qui entravent aujourd’hui les actions d’Enda interarabe ? 

Enda inter-arabe ne peut octroyer à ses clients/entrepreneurs que des micro-crédits car la législation tunisienne actuelle ne permet pas aux institutions de micro-crédit et/ou de micro- finance d’accorder des crédits plus consistants à ses clients pour le moment. De plus, il ne nous pas permis ??? de collecter l’épargne, ni d’accorder d’autres services financiers (transferts d’argent, micro-assurance…).  J’espère  que la législation tunisienne le permettra assez rapidement.  J’espère aussi  que nous aurons une dérogation ou une autorisation spéciale pour  pouvoir accorder d’autres services financiers.

La deuxième contrainte est relative au plafond du micro-crédit. Au début, nos micro-crédits étaient plafonnés à 4 000 dinars et maintenant à 5 000 dinars, ce qui est très peu au bout de 20 ans d’activité, surtout que nous avons pas mal de clients dont les besoins dépassent cette limite.
Nous avons 1 200 clients qui ont cumulé plus de 25 000 dinars de crédits, certains jusqu’à 200 000 dinars. Nous accordons des lignes de crédit. Les clients peuvent renouveler leur prêt dès qu’ils ont remboursé l’ancien crédit. Ils peuvent bénéficier d’un autre. Cela montre bel et bien que ces entrepreneurs ont des besoins qui dépassent de loin les 5 000 dinars mais malheureusement la loi ne nous permet pas de leur accorder plus que ce montant jusqu’à ce que nous créons une société anonyme de micro-crédit (plafond DT 20 000).

Nous espérons que la Banque centrale de Tunisie interviendra, contrôlera le secteur et permettra aux institutions de micro-finance d’accorder à leurs clients une gamme complète de services financiers dont ils ont besoin.

Nous empruntons de l’argent auprès des banques pour le prêter à nos clients (c’est le refinancement). Avant la révolution, nous arrivions à trouver facilement le financement auprès des banques tunisiennes et à des taux d’intérêts raisonnables.
Après le 14 janvier, les choses ont changé car les banques ont manqué de liquidités. On manque de sources de financement en Tunisie. Cela nous a obligé à emprunter auprès des institutions internationales à des taux d’intérêts plus élevés.  Pourquoi ? Parce que nous empruntons en monnaie étrangère et nous devons, en conséquence, supporter le risque de change.  Je dévoile toutes ces vérités pour expliquer que si nous pouvions accéder à plus de liquidités, nous pourrions accorder plus de financement.

Depuis la révolution, nous avons doublé notre portefeuille et avons accordé 640 millions de dinars. Depuis la révolution, il y a plus de demande pour les micro-crédits car les jeunes ont compris qu’il faut s’armer d’un esprit entrepreneurial. 

Justement quel rôle pourrait jouer Enda dans la promotion de la culture entrepreneuriale chez les jeunes Tunisiens surtout que près de la moitié des diplômés tunisiens rêvent de travailler dans la fonction publique ? 
Les Tunisiens ont été formatés par les établissements universitaires  pour  travailler comme salariés dans le secteur public et/ou privé. Le nombre de chômeurs est alarmant. Il s’élève à environ 800 000. Les success stories des entrepreneurs que voient les jeunes au chômage autour d’eux incitent d’autres à s’interroger  et  à prendre l’initiative pour créer leur propre entreprise.

Enda a démontré qu’un entrepreneur est indépendant et il est créateur d’emplois. Grâce à son produit Bidaya, Enda accompagne et forme des jeunes qui veulent se lancer dans l’entreprenariat. Ce  projet consiste à une formation d’une durée de 5 jours. C’est une formation qui aide les jeunes entrepreneurs à réussir leur propre projet.

A la suite de chaque cycle de formation, seulement 30 jeunes sur 100 sont sélectionnés, ceux ayant le meilleur profil pour réussir.

Par ailleurs, Enda a commencé un partenariat avec une ONG hollandaise « Aflatoun ».  Son objectif consiste à initier et à former des enfants au monde de l’entrepreneuriat.  Comme première expérience, nous avons commencé avec les enfants de nos clients et nous espérons que le ministère de l’Education nationale finira par intégrer l’éducation entrepreneuriale dans les programmes scolaires en vue d’impartir aux enfants un minimum d’éducation financière (bien gérer leurs  ressources, ne pas gaspiller…). Je pense que si on peut généraliser cette formation à travers les médias, nous pourrons changer l’avenir de toute une génération.

Quel lien existe-t-il entre Enda et le monde universitaire ?
Le lien est très clair. Nous avons déjà commencé à y travailler cette année en entamant une première collaboration avec l’ISET de Bizerte. Cette institution a choisi des jeunes pour lesquels a été développé, avec notre collaboration, un master en  micro-finance. Ces jeunes vont axer leurs projets de fin d’études sur Enda qui va les recruter. Il existe une grande possibilité de collaboration avec d’autres universités. Par exemple, Tunis Dauphine va collaborer avec nous pour lancer un master de micro-finance pour ses étudiants.

Le Premier ministre provisoire, Mehdi Jomaa, a déclaré, lors d’une interview télévisée en date du 3 mars que la situation économique est catastrophique. Pensez-vous qu’une déclaration pareille pourrait être décourageante pour les jeunes qui veulent se lancer dans l’entrepreneuriat ?
Non pas du tout. Je pense que Mehdi Jomaa a été très franc. La situation économique est difficile. La Tunisie  passe par une crise qu’elle n’a pas connue auparavant. Les gens doivent comprendre que la solution est de travailler davantage et dans la stabilité sociale.
Il est temps de montrer des succès au peuple tunisien. Il faut leur montrer que par les efforts de  chacun, on peut changer notre destin, celui de notre pays et celui de notre économie.

 

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