Le visiteur du soir

Comme vous le savez, il y a très longtemps, les contes étaient racontés par les grands-mères à leurs petits-enfants. On les nommait alors des contes de grand-mère et chacune avait sa version qu’elle transmettait aux générations suivantes. Désormais, ces contes sont assurés par les hommes politiques pour un public qui depuis longtemps s’inquiète du sort du pays. Lundi soir le chef du gouvernement provisoire, Mehdi Jomaa, nous a raconté, à sa façon, une belle histoire dans la convivialité d’une veillée où il ne manquait qu’un bon feu de bois.

Alors qu’on s’attendait à un discours solennel du haut de la tribune de l’ANC ou face à la caméra, les stratèges de la communication du Premier ministre en ont décidé autrement. Ce fut plutôt un assez long entretien avec deux journalistes de deux chaînes de télévision, l’une publique, l’autre privée, une communication orale de face à face pendant laquelle le chef du gouvernement était filmé de profil. Affichant un sourire resplendissant d’autosuffisance, ses deux mains sagement posées et bien en évidence sur la table, ils exprimaient un référent au concret et au réel et manifestaient la sincérité de quelqu’un qui cherche à rester au contact du terrain, tourné vers l’avenir pour mieux avancer de manière équilibrée, progressive, pas à pas vers l’objectif délimité. Dans cette conversation, menée sous le mode complaisant, sans les questions qui fâchent, M. Jomaa ne s’opposait presque jamais à ses interlocuteurs, ne soulevait pas ou peu d’objections et ne manquait jamais de les remercier pour chacune de leurs questions. Il s’est lancé dans une confrontation sereine, un échange du don et du contre-don où chaque acteur a besoin de l’autre pour exister. Pour cette première épreuve, on s’attendait à voir un Premier ministre troublé, indécis, manquant probablement d’assurance. Rien de tout cela. La manière dont une  personnalité va s’asseoir en face des représentants de la presse est l’une des marques de fabrique de sa personnalité, mais également un indice du climat mental dans lequel elle se trouve. S’il pose sagement ses mains sur ses cuisses, il est en position de soumission. S’il les pose sur le bord du fauteuil, cela traduit plutôt un sentiment de découragement. Le chef du gouvernement provisoire n’a ni un genou qui s’agite nerveusement, ni une main qui tremble, ni des doigts que l’on passe trop souvent dans ses cheveux, ni des bras fermement croisés, ni poings serrés. Sa gestuelle restait parfaite, sans modulation, sans résistance, sans tic, celle de quelqu’un qui semble croire à ce qu’il dit et qui rappelle à l’opinion publique par les biais de ses interlocuteurs que c’est là un fait certain et que vous pouvez être assurés de ce que je dis.

La communication politique, est généralement chargée de susciter ou de restaurer la confiance que les citoyens ont dans l’homme politique ou dans la politique. Elle permet d’expliquer un programme, d’annoncer des mesures, de mettre en avant des valeurs communes, de provoquer l’adhésion, par la pédagogie, par la raison, par la séduction ou l’émotion, et parfois l’illusion. La confiance est dans ce cas indispensable à la communication politique, tout au moins dans une démocratie. Mais la communication politique n’est pas une potion-miracle. Elle ne peut remplacer le réel et ne peut avoir une influence certaine que si elle est utilisée à bon escient, c’est-à-dire pour accompagner et soutenir une politique cohérente, pour rendre plus lisible la personnalité d’un homme politique. Cette confiance se transformera en défiance dès qu’apparaissent des distorsions entre le discours politique et les préoccupations quotidiennes : les citoyens cessent alors de se reconnaître dans les propos de leurs dirigeants.

Cette émission télévisée exceptionnelle, avec des journalistes connus du public, fut une mise en scène à grand spectacle et l’ultime recours dans ce  contexte de crise aiguë. L’homme providentiel de qui va émerger le salut, s’avère être un excellent acteur, très doué. Mais, la confiance est une valeur fragile et qui échappe souvent au rationnel, qui ne se programme pas et ne se décrète pas: c’est pour cette raison que certains d’entre nous inspirent confiance, d’autres moins. Cette absence de confiance serait-elle le handicap d’une gouvernance technocratique qui puise ses motivations profondes uniquement dans la recherche de l’efficacité sans parti-pris idéologique ou partisan? A ce sujet, M. Jomaa n’a pas manqué de rappeler à ses interlocuteurs bienveillants, qu’à ce sujet, toute décision prise, toute mesure adoptée est précédée d’une parfaite connaissance des dossiers. Il a d’ailleurs commencé déjà, au nom de cette même efficacité et de cette même rigueur, à décider de réformes qui ne plairont certainement pas puisqu’il n’est pas là pour plaire ou déplaire. Avec l’intransigeance froide du technocrate, il s’est mis alors à énumérer les mesures à prendre : en commençant par la plus commode de toutes et par laquelle il annonce qu’il n’y aura pas de recrutement dans la fonction publique. Pour les autres questions, le Premier ministre, jusque-là bien droit dans ses bottes, est devenu évasif et sa parole bien incertaine concernant la dissolution des LPR, le contrôle des mosquées, la dette extérieure, l’équilibre budgétaire et autres joyeusetés qu’il serait fastidieux d’énumérer ici.

En répondant patiemment et clairement aux questions des journalistes, en donnant un aperçu sur l’état inquiétant de la situation dans le pays, tant du point de vue social, qu’économique et sécuritaire ; en énumérant la longue liste des problèmes à résoudre et des mesures à prendre, une question demeure cependant, lancinante, gênante, accablante même, qui n’a pas cessé de planer sur cet entretien et qu’aucun spécialiste de la communication ne pourra éluder. Car sans le savoir, celui qui aujourd’hui parle la langue du technocrate, qui cherche à paraître comme étant le chef à la fois apolitique, neutre et au-dessus de la mêlée d’un gouvernement formé de ministres indépendants, n’aurait fait en réalité que résumer les conséquences de la désastreuse politique de la Troïka, celle qui fut exécutée par un gouvernement auquel M. Jomaa appartenait et dont il était, qu’il le veuille ou pas, pour le meilleur et pour le pire, totalement solidaire.

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