L’Ukraine est-elle menacée de scission ?

  • A quel point l’Occident, Etats-Unis en tête, est-il prêt à aller, pour soutenir les « aspirations démocratiques » pro-occidentales que le philosophe français Bernard Henry Levy  est allé exalter depuis quelques jours à Kiev ? En d’autres termes, l’Ukraine peut-elle surmonter sa dépendance  économique vis-à-vis de la Russie, surtout dans le secteur gazier ?
  • L’Ukraine est-elle menacée de scission, tiraillée qu’elle est, géographiquement, culturellement et économiquement entre l’Occident tout proche, et l’Orient non moins proche et représenté par le Grand frère, soviétique d’antan et russe actuel ?
  • Y a-t-il un lien entre le barycentre syrien de l’affrontement russo-occidental et ce nouveau barycentre ukrainien qui n’est pas à son premier épisode ?

Aux dernières nouvelles, le président des Etats-Unis, Barack Obama a téléphoné à son homologue russe Vladimir Poutine pour lui signifier, dans une communication qui a duré 90 mn selon l’AFP, que Moscou a violé la loi internationale en intervenant en Ukraine, et en l’avertissant de représailles possibles de la part de Washington et de ses alliés.

La Maison Blanche a annoncé que le Président Obama a appelé Poutine à rappeler les forces russes à ses bases dans la presqu’île de Crimée ukrainienne et l’a averti que la résolution russe dans son comportement interventionnisme peut la mener à un isolement politique et économique.

De son côté, et dans sa première apparition publique depuis sa chute et sa fuite, le président ukrainien déchu Viktor Ianoukovitch a tenu une conférence de presse, vendredi dernier à Rostov-sur-le-Don, ville du sud de la Russie proche de la frontière ukrainienne.

S’exprimant en russe, il a affirmé qu’il n’avait pas été « renversé », mais qu’il avait été forcé à quitter l’Ukraine après des menaces, expliquant qu’il allait « poursuivre la lutte pour l’avenir de l’Ukraine ». Il a notamment promis d’y retourner lorsque sa sécurité serait assurée. « Je le répète, je suis le président légitime de l’Ukraine, j’ai été élu après une élection libre », a-t-il souligné.

Il a toutefois précisé ne pas vouloir participer à la présidentielle anticipée du 25 mai, qu’il juge « illégale ».

D’un autre côté, la chaîne de télévision en langue arabe, Russiya al Yawm (la Russie aujourd’hui) a rapporté que Serguei Axionov, le président du conseil des ministres de la République autonome de Crimée, a nommé l’ex-Commandant en chef de la Marine ukrainienne, Denis Berisovski, au poste de Commandant des Forces navales de la République de Crimée.

Cette annonce fait suite à une réunion à Sébastopol entre Axionov, Berisovski et Alexandre Viatko, Commandant de la Flotte Russe en Mer Noire. Axionov avait déjà déclaré qu’il considère encore Viktor Ianoutchenko comme président légitime de l’Ukraine.

Ces développements militaires de  la Zone autonome de Crimée, qui constituent clairement des scissions militaires vis-à-vis des nouvelles autorités provisoires à Kiev, annoncent-elles le prélude d’une scission politique entre l’Orient ukrainien, majoritairement  russophone, et l’Occident  ukrainophone ?

Une fissure géographique, culturelle et politique…. !

Le fleuve Dniepr constitue une frontière naturelle, en même temps géographique et culturelle, entre l’Est et l’Ouest ukrainiens. Kiev, la capitale, avait été même choisie par un roi russe, Oleg le Sage, comme la capitale de son empire qu’il a déplacée de Novgorod vers Kiev. Les russes considèrent donc Kiev, historiquement, affectivement et culturellement, comme une partie naturelle de leur patrimoine, le patrimoine de la sainte Russie orthodoxe.

Il y a sur le plan ethnico-culturel trois types de groupes majoritaires en Ukraine :

  • Les Ukrainiens qui parlent ukrainien : ils se trouvent majoritairement à l’ouest du fleuve Dniepr;
  • Les Ukrainiens russophones qui sont ethniquement Ukrainiens mais qui parlent russe. Kiev, elle-même est principalement russophone;
  • Les Russes qui sont des Ukrainiens d’origine russe et qui se sont établis en Ukraine pour leur grande majorité dans la période soviétique stalinienne. Ils représentent environ 17% de la population;
  • La partie orientale balance donc, culturellement, et par conséquent politiquement, du côté du Grand frère russe qui offre un accord d’Union douanière et des prix de gaz préférentiels et imbattables.

La Crimée, où stationne une partie importante de la flotte russe, constitue une base de la plus haute importance stratégique pour la Russie, héritière de la défunte Union Soviétique. En effet, la Mer Noire constitue l’unique accès des Russes sur les eaux chaudes de la Méditerranée.

Des enjeux stratégiques et économiques

Un quart de siècle environ, après la chute et la désagrégation de l’Empire soviétique, la Russie estime qu’il est temps de remodeler sa zone d’influence, en proposant un partenariat économique à l’Ukraine, que Poutine appelle l’Union douanière. Cette Union existe déjà entre la Russie, la Biélorussie (la Russie Blanche) et le Kazakhstan.

Dans la vision de Poutine, cette Union douanière pourrait même inclure, la Pologne et même l’Allemagne et d’autres pays de l’Europe Centrale dans l’optique d’une Union douanière euro-asiatique plus vaste.

Poutine estime que la Russie d’aujourd’hui est devenue assez forte économiquement  pour proposer d’autres alternatives aux pays européens de son voisinage. Quand on voit les énormes difficultés économiques de la Grèce, en relation avec l’Union Européenne et sa crise monétaire, on se demande pourquoi des pays souverains ne tenteraient pas leur chance… Surtout que Poutine, et beaucoup de russes avec lui, estiment que la Russie est un pays européen et a pleinement le droit naturel de défendre ses intérêts économiques et stratégiques.

Une dépendance quasi-impossible à surmonter

On peut déjà répondre à une partie de la première question. Les spécialistes sont catégoriques : si l’Europe elle-même est incapable de surmonter sa dépendance énergétique par rapport au gaz russe, surtout avec ses difficultés économiques en Grèce, au Portugal  et même en Italie, comment l’Ukraine pourrait-elle le faire ? La Réponse donc est un niet catégorique !

Dans le cas limite, la Russie est prête à soutenir jusqu’au bout la partie russophone et russe de l’Ukraine qui peut mener une guerre d’usure contre la partie occidentale, dominée par ce qu’ils appellent, les « nationalistes et les fascistes néo-nazis », pour les mettre à genou, économiquement, en plus de la pression militaire.

Selon les termes utilisés par Der Spiegel du 25 février, la Russie de Poutine « n’est pas seulement vigilante, mais prête à tous les développements possible ».

De l’autre côté, l’Europe, et derrière elle les Etats-Unis, sont-ils prêts à payer le prix économique au ralliement ukrainien à l’Union Européenne, via le partenariat oriental proposé ? Sont-ils prêts à ouvrir un nouveau front militaire en plus des multiples autres, ouverts à l’échelle planétaire ?

Un lien avec le Barycentre Syrien ?

On peut se demander s’il y a un lien possible avec la crise syrienne. Tout le monde sait qu’il y a une base russe à Tartouss en Syrie et que l’engagement russe aux côtés du régime syrien est très fort. Les russes ne sont pas prêts à avaler la même couleuvre que celle avalée en Libye, et Bernard Henry Lévy ne risque pas d’avoir les airs de triomphe qu’il a eus à Benghazi, ni à Damas, ni à Kiev.

Dans le vaste chaos planétaire que nous vivons tout est possible. Les superpuissances procèdent à des redéploiements stratégiques et militaires à l’échelle mondiale.

Si les Européens et les Américains sont conscients des liens indéfectibles géographique, culturel et économique entre l’Ukraine et la Russie, sont-ils en train d’essayer de pousser Moscou à des concessions sur le dossier syrien ?

Le Journal saoudien Okadh titre dans sa version du dimanche 02 mars que : « la Crimée est la valve stratégique de la Russie et le cordon ombilical de la fourniture d’armes au régime d’Al Assad ». Les saoudiens, qui soutiennent les rebelles salafistes en Syrie, font ainsi allusion au rôle militaire joué par la base navale russe de Crimée.

Quel serait le rôle des lobbies occultes, dont le lobby Israélien dans cette crise ?

Tente-t-on, comme dans le cas serbe, d’envenimer la situation pour planter un poignard au centre de l’Europe et freiner les ambitions russes naturelles à former une sorte de Communauté Economique dans MIEETELEUROPA (Europe Centrale) ?

Les Russes, qui se sentent plus forts que jamais, soutenus en plus sur ce dossier et sur d’autres par la Chine, l’autre géant économique émergeant, sont-ils prêts à céder en Syrie pour garder leur pleine influence en Ukraine ??!!

Difficile de répondre à cette question, mais nous penchons plutôt pour la négative, dans la crise syrienne, il y a deux autres acteurs de taille : l’Iran, un autre grand producteur gazier et qui peut mettre sur la table des offres alléchantes pour l’Europe, à travers son projet d’oléoduc trans-syrien et son puissant allié libanais, le redoutable Hezbollah…

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