Le gouvernement Jomaa : les clés du succès et les raisons de l’échec

Les milices LPR, qui sévissaient jusque-là dans l’ombre d’une Troïka qui se montrait bien indulgente à leur égard, sortent les biceps et entendent en découdre avec un gouvernement qui, s’il se conforme à la feuille de route, doit obligatoirement dissoudre leur organisation. Que des protecteurs de la révolution ou des « délinquants » en  phase de disparaître se rebiffent, cela se comprend. Mais ce que nous comprenons par contre moins bien et que nous trouvons particulièrement choquant et désespérant, c’est la démarche commune effectuée par 25 députés, à leur tête la vice-présidente de l’ANC, Meherzia Laâbidi, auprès du ministre de l’Intérieur pour protester contre l’arrestation et la détention du leader LPR de la section du Kram, une personne au passé douteux qui n’a jamais cessé d’haranguer et de menacer de mort ministres, gouvernement, personnalités politiques et tout récemment les policiers. « La solution c’est le chaos » fulminent aujourd’hui ses partisans indignés et décidés à casser du flic.

Au même moment, à Metaloui, des protestataires contrariés par les résultats du concours de recrutement, mettent le feu au tribunal, saccagent le poste de police et barrent les routes. Côté grèves, on ne chôme pas non plus : grève de trois jours des magistrats à la suite à l’agression par des avocats d’un juge d’instruction ; grève du personnel de l’opérateur de téléphonie mobile, Tunisiana, revendiquant une hausse des primes et salaires ; grève des agents de Tunisair, grève des étudiants de l’Institut des hautes études de tourisme qui réclament des solutions aux conditions de travail indignes qui prévalent dans leurs établissements ;   grèves des agents des Duty Free Shops de l’aéroport ; grève annoncée dans le secteur des transports, grèves des agents du compostage de la faculté des lettres et sciences humaines de Sfax qui retiennent les copies d’examen et bloquent la reprise des enseignements, et bien d’autres mouvements passés et à venir. Ajoutons que nous continuons sans interruption à observer avec inquiétude cette tendance générale à la criminalisation de la contestation politique, dont nous pressentons, si rien n’est fait, qu’elle pourrait être le prélude à une dégradation plus aiguë de la situation dans le pays.

Ce climat social franchement contestataire, pour ne pas dire délétère, souvent violent, n’est pas fortuit : il prouve que le nouveau gouvernement n’a pas encore réussi à générer une perception du changement auprès de l’opinion publique, ni à susciter le sentiment qu’il assume l’autorité pleine et entière qui lui est conférée. Mehdi Jomaa, toujours en quête d’identité et dont la déclaration de politique générale pour fixer le cap et exposer les réformes à venir tarde à se faire, donne l’air de se complaire dans un douillet rôle de Premier ministre, à jouer d’une posture qui ne saurait tenir lieu de politique mais qui donne juste l’illusion de régler les questions par des effets d’annonces médiatiques. Or l’essence du politique dans un régime démocratique ou en voie de l’être, est d’assurer simultanément plusieurs fins : comme la production des richesses, la réduction des inégalités, la concorde et la maîtrise des conflits.

La mise en place d’un gouvernement technicien (et non pas neutre car la neutralité n’a pas de réalité tangible), a été décidée parce que dans cette conjoncture extrêmement critique, un Premier ministre non engagé politiquement saura placer l’intérêt de la collectivité au-dessus de tout, le défendre en tout temps et en tout lieu, même si ses décisions sont impopulaires et compromettraient  sa carrière future. Des risques qu’on ne mesure pas au moment de la prise de fonction, mais qu’on peut regretter plus tard. Le  principal défaut, et de taille,  qu’on pourrait reprocher au Premier ministre,  est qu’il n’est pas un élu du peuple ni un homme politique d’envergure nationale, mais un gestionnaire qui agit au nom d’autrui, pour le compte de ceux qui l’ont choisi au nom d’un consensus ambigu. Or, par rapport à la démocratie, le consensus n’est qu’une tentative de rapprochement de points de vue et débouche généralement sur une situation dans laquelle tout le monde sera content mais la décision mauvaise.

Dans la mesure où il s’agit d’un gouvernement de gestionnaires, voyons les choses à travers les principes du management. Car il en va de l’action gouvernementale comme de l’entreprise,elles sont toutes les deux soumises au temps imparti qui change de plus en plus vite et que les crises sociale et économique tendent à accélérer davantage. Dans la carrière d’un dirigeant ou chef de gouvernement, une situation autrefois exceptionnelle tend à devenir la norme et  une prise de fonction dans un contexte difficile réclame une réaction énergique. Comment cerner les enjeux, redresser la barre sans délai et imposer sa marque ? Pour réussir une mission de changement dans un délai aussi serré, théoriquement de 10 mois, il existe deux éléments prépondérants à surveiller sans cesse : les hommes et le temps.

Il n’y a pas de succès possible sans adhésion collective bien qu’au départ le changement n’est porté que par un seul. D’où le rôle décisif du Premier ministre. L’autre facteur décisif, c’est le temps. Pour ce gouvernement de la transition et de l’urgence, il n’y aura ni état de grâce, ni de période d’apprentissage. Mais un seul objectif : réussir. Contrairement à ce qui se passe généralement dans l’organisation d’entreprise, il n’existe donc pas, pour un gouvernement résolu à faire bouger les choses, de « fenêtre d’opportunité » : s’il ne parvient pas à imposer sa marque et créer une dynamique de changement au bout du premier mois, aujourd’hui largement dépassé, la réussite serait alors bien compromise. Or, que remarquons-nous ? D’abord les erreurs de casting qui devraient se corriger d’elles-mêmes mais uniquement sur le long terme. Ce qui n’est pas le cas. De plus, et dans la mesure où la destinée de ce gouvernement se joue dès le premier mois, le Premier ministre doit aller à l’essentiel, opérer des ruptures avec le passé, procéder à des annonces spectaculaires qui frappent les esprits, éliminer les facteurs de blocage, engager des réformes, prendre en permanence des décisions et mettre tout le pays sous tension, afin de gagner l’adhésion collective pour réussir le pari du changement.

Pourtant, le même train-train quotidien qui laisse indifférent semble être la marque de ce gouvernement : les mêmes conseils des ministres où l’on se réunit mais où l’on ne décide de rien, la même cacophonie gouvernementale, la même tentation du détail, les mêmes atermoiements et les mêmes hésitations qui encouragent l’adversaire et rendent les décisions prises sans effet. En somme, ils font comme s’ils avaient l’éternité devant eux.

 

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