Crise ukrainienne : Une « néo-Guerre Froide » ?

La crise ukrainienne prend des airs de Guerre froide. Le pays est l’objet d’une confrontation interne et internationale mettant deux blocs face à face. En effet, la société et le territoire ukrainiens sont profondément divisés en deux camps (l’un pro-européen et nationaliste, l’autre pro-russe) soutenus respectivement par deux blocs géopolitiques, l’un occidental, l’autre russe (soutenu notamment par la Chine). Un affrontement politique et géostratégique qui risque d’aboutir à la scission entre l’Ouest et l’Est de l’Ukraine. Si les Ukrainiens de l’Est ont été rattachés à la Russie dès le XVIe siècle et sont actuellement majoritairement russophones, ce lien historico-culturel n’existe pas à l’Ouest, région qui a longtemps dépendu de la Pologne ou de l’Empire d’Autriche.

Le centre névralgique de la crise ukrainienne s’est déplacé de Kiev vers la Crimée, région russophone dont les forces russes ont pris le contrôle. Si cette petite République autonome du sud de l’Ukraine ne représente « que » 27 000 km2, elle concentre des enjeux culturels et stratégiques essentiels pour Moscou. La nouvelle donne politique en Ukraine a poussé Vladimir Poutine à agir au-delà des frontières de la légalité internationale. Après la prise du pouvoir à Kiev des pro-européens et la chute du président élu Viktor Ianoukovitch, les Russes ont envoyé des forces armées (entre 2000 et 6000 soldats ont été aérotransportés sur un aéroport militaire près de Simferopol). Depuis sa fondation par l’impératrice Catherine II à la fin du XVIIIe siècle, la ville de Sébastopol abrite en effet la flotte russe, puis soviétique, de la mer Noire. Avec l’éclatement de l’Union soviétique en 1991, une partie de la flotte dépendant de la marine soviétique conduit à la naissance de la marine ukrainienne rattachée au nouvel Etat ukrainien souverain. Un accord signé en 1997 répartit la flotte de la mer Noire entre l’Ukraine et la Russie : la première obtient 17 % de la flotte (soit 80 navires), la seconde 83 % (soit 338 navires). Selon ce traité, la base navale de la marine russe demeure à Sébastopol (le bail est de vingt ans et court donc jusqu’à 2017). De nouveaux accords signés en 2010 renforcent la position russe concernant le bail de la flotte russe de mer Noire à Sébastopol règle les nouvelles conditions de l’utilisation de cette base stratégique.

Du côté occidental, les États-Unis et les Européens, derrière leur rappel au respect du droit international et à l’intégrité territoriale de l’Ukraine, semblent comme sous le choc de l’initiative russe. Le secrétaire d’État John Kerry a parlé d’« acte effronté d’agression » plus digne du XIXe siècle que du XXIe siècle. Le président américain Barack Obama a explicitement mis en garde la Russie contre une intervention armée en Ukraine, prévenant qu’elle aurait un « coût». Lequel ? Si l’exclusion du G8 et des sanctions économiques sont évoquées, on peut douter de leur efficacité. En attendant un éventuel dispositif coercitif, la Maison Blanche propose d’ores et déjà l’envoi d’urgence d’une « mission internationale de médiation » en Crimée, une mission «indépendante et crédible (…)au service de l’intégrité territoriale de l’Ukraine ». Celle-ci aurait pour objectif de « commencer à faire baisser la tension et à faciliter un dialogue politique pacifique et productif entre toutes les parties ukrainiennes » (selon les déclarations de l’ambassadrice américaine au Conseil de sécurité). Les États-Unis appellent également la Russie à cesser son intervention en Crimée et à retirer ses forces militaires de la région. Parmi les Européens, Berlin a demandé à Moscou de s’expliquer sur ses mouvements de troupes en Crimée, tandis que la France indique que « tout doit être fait pour parvenir à une résolution politique de cette crise » (Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères). Le président François Hollande a estimé samedi que « tout devait être fait pour éviter une intervention extérieure » en Ukraine, ajoutant qu’un recours à la force par la Russie ferait peser « des menaces réelles sur l’intégrité territoriale et la souveraineté » du pays. Derrière ces déclarations de bon aloi, on peut néanmoins s’interroger sur le volontarisme et les moyens réels des Occidentaux face à la stratégie russe. Jusqu’où sont-ils prêts à aller dans ce jeu de postures ?

Car du côté russe, les discours sont prolongés par des actes qui traduisent la volonté russe de restaurer sa place sur l’échiquier mondial, volonté qui passe notamment par la capacité de faire respecter sa zone d’influence historique. En cela, l’épisode ukrainien n’est pas sans rappeler l’intervention en Géorgie (2008). Depuis le départ du président élu Viktor Ianoukovitch, Moscou conteste aujourd’hui la légitimité des nouvelles autorités de Kiev. Si le président Poutine s’est très peu exprimé, son premier ministre Medvedev a prévenu que Moscou ne reconnaissait pas le nouveau gouvernement considéré comme illégitime et illégal. La chambre basse du Parlement russe, la Douma, a demandé au président Vladimir Poutine de « protéger par tous les moyens » la population de Crimée « contre l’arbitraire et la violence ». Requête à laquelle il a répondu favorablement, puisqu’il a exprimé sa volonté de pouvoir user « de forces armées russes sur le territoire de l’Ukraine » jusqu’à la normalisation de la situation.

Cette séquence politique a lieu sur fond de défaillance économique et financière de l’Ukraine. Selon le président par intérim, Alexandre Tourtchinov, le pays- endetté envers la Russie et le FMI- est au bord d’un défaut de paiement. Autrement dit, l’écriture de cette nouvelle page de l’histoire ukrainienne dépend grandement de l’aide externe. À défaut de Plan Marshall pour l’Ukraine, le pays a besoin de 35 milliards de dollars pour passer le cap 2014-2015, une aide que l’Union européenne- elle-même confrontée à une crise de la dette publique de nombre de ses États membres- n’est pas en capacité d’apporter.

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