« On est passé de la force de loi à la loi de la force ! »

Dans la bibliothèque du Palais de Justice de Tunis, les journalistes étaient très nombreux à écouter ce matin Mme Raoudha Laabidi, la présidente du Syndicat des Magistrats tunisiens et ses collègues. La voix grave de la juge, le grand nombre de caméras et de microphones et les communiqués distribués aux journalistes, tout attestait d’une ambiance tendue. Cette tension s’était installée depuis vendredi 21 février, lorsqu’un incident violent avait opposé le juge d’instruction du cinquième bureau du Tribunal de première instance de Tunis à un ensemble d’avocats revendiquant la libération immédiate de l’une de leurs collègues, sous le coup d’un mandat d’arrêt délivré par le juge d’instruction en question.

Indignée par «l’atteinte grave et le harcèlement exercés sur son collègue», Raoudha Laabidi s’est fortement emportée contre le barreau et sa section de Tunis. Ceux-ci avaient en effet qualifié l’incident de «nouvelle étape du militantisme de leur profession» et soutenu dans un communiqué officiel les avocats impliqués dans l’affaire. «Pire, ils ont insinué que le juge d’instruction n’avait pas respecté les procédures, ce qui est totalement faux!», a martelé la présidente du syndicat, en brandissant les deux avis adressés par le juge d’instruction au barreau de Tunis, l’informant des mesures prises à l’encontre de l’avocate.

Raoudha Laabidi, après avoir ainsi expliqué les faits de l’accrochage, s’est longuement, non sans colère, attardée sur les répercussions de l’affaire. «Ce qui s’est passé marque une mutation dangereuse, nous sommes passés de la force de la loi à la loi de la force», a-t-elle renchéri.

Aussi fort que le chiasme de Raoudha Laabidi, était le ton du juge Walid Louguini. Pour le coordinateur général du syndicat, l’affaire est beaucoup plus grave qu’un différend entre deux secteurs ou deux professions. «C’est toute la robustesse de l’Etat qui est désormais compromise!» a-t-il asséné, tout en s’interrogeant sur l’impression que pourrait donner l’incident de vendredi dernier aux investisseurs, aux touristes et aux citoyens.

«Les atteintes systématiques à l’encontre du corps de la magistrature coïncident étrangement avec une étape où les juges d’instruction s’apprêtent à ouvrir de grands dossiers de terrorisme, de corruption où sont même impliqués des ministres», a ajouté Walid Louguini, soulignant « que rien n’est plus tentant pour les terroristes et les criminels qu’un Etat faible où la justice est impuissante et assujettie ».

Mais pour lui, comme pour ses collègues dont certains avaient l’air d’être consternés par l’agression subie par leur collègue, la magistrature tunisienne continuera sa bataille pour instituer l’Etat de droit. « Nous allons accomplir notre mission, a insisté Raoudha Laabidi, malgré le harcèlement, l’intimidation et les menaces de mort. »

Mais pour le moment, l’heure est à la grève. Le syndicat a en effet décrété aujourd’hui une grève dans tous les tribunaux du pays. Les juges du Tribunal de première instance de Tunis ont, quant à eux, assuré ne reprendre leur travail qu’après l’arrêt définitif des agressions et l’ouverture d’une enquête judiciaire en vue de déterminer «les vrais commanditaires de l’incident du vendredi 21 février» et d’élucider l’agenda de ceux qui veulent réduire en l’état d’épave la justice tunisienne.

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