Le vrai visage d’Ennahdha : des barbus sans la barbe ?

Une barbe, entièrement développée, est cette partie du système pileux, qui  occupe les joues, la lèvre supérieure et inférieure, la région mentonnière et une partie du cou. Elle peut être fine et soyeuse, allongée et ondulée, douce ou dure. Les poils peuvent être noirs, blonds, roux, ou poivre et sel, courts et frisés, quelquefois bouclés, ou disséminés irrégulièrement sur le visage en petites touffes plus ou moins épaisses. La barbe peut être symbole de sainteté, de sagesse et de dignité. Elle est aussi l’attribut du pieu musulman au-dessus de tout soupçon. Dans son Sahîh, Mouslim rapporte que le Prophète a dit: « Taillez-vous la moustache et laissez pousser la barbe. Différenciez-vous des polythéistes », autrement dit des Perses qui eux portaient la moustache. Dès lors, on en a fait une prescription quasi canonique censée s’imposer à tout musulman.

Au lendemain des élections d’octobre 2011, les colliers de barbe de toutes sortes ont envahi le paysage politique tunisien. La barbe s’est affichée opportunément et prétentieusement sur les visages des partisans d’Ennahdha et de leurs dirigeants au pouvoir, pour marquer leur différence avec le visage glabre des adeptes de la modernité laïque et occidentalisée. Il faut cependant reconnaître que, bien qu’existant comme accessoire indispensable de leur fierté d’islamistes, la barbe des adeptes d’Ennahdha n’a jamais atteint la dimension de la longue barbe épaisse que partage le salafiste buté,  sectaire et dangereux avec les membres du clergé Wahhabite des pays du Golfe.

Sous le premier gouvernement islamiste, triomphaliste et conquérant, la barbe était désormais représentée au sommet. Celle de H. Jébali était le modèle réglementaire qu’arborent tous les islamistes, des frères musulmans d’Egypte aux dirigeants du Hamas. Grisonnante, remarquablement   entretenue ou faussement négligée, elle était le signe manifeste de son ralliement à la cause des mouvements islamistes de par le monde. Le look  menaçant de l’intégriste capitule ici face au gestionnaire en costume cravate, qui plait tant aux bourgeoises en foulard, autant qu’il rassure ses adversaires modernistes.

Le  deuxième gouvernement islamiste, se voulant moins dominateur, a vu le passage à la moustache courte, noire et drue, arborée cette fois par Ali Laarayedh. Sans être pour autant le signe d’une coquetterie douteuse, ou le témoignage d’une laïcisation du pouvoir, le port de la moustache servait en fait d’opération de com’ à la hauteur de l’enjeu destiné à s’opposer d’abord aux sala­fistes, devenus incontrôlables et pour qui la démocratie est une impiété, et pour masquer ensuite la nature toujours tiraillée des dirigeants d’Ennahdha, à les faire passer pour ce qu’ils ne sont pas, c’est-à-dire  les tenants d’un islam politique légaliste, sincère et rassurant qu’incarnait si bien à leurs yeux le premier ministre turque R. T. Erdogan et sa politique d’ouverture, avant que celle-ci ne tourne court et révèle au monde le despote qu’il n’a jamais cessé d’être.

Un pan de l’histoire politique récente de la Tunisie pourrait dès lors s’interpréter à travers le système pileux de ses dirigeants. On est ainsi passé de la barbe broussailleuse de Ghannouchi, à la barbe apprivoisée de Jebali, pour terminer avec la moustache ambigüe de Laarayedh. Le visage glabre et rasé de près de M. Jomâa serait le symbole d’un retour tout provisoire à la normale, c’est-à-dire à l’apparence profane du gouvernement de l’Etat.

Ainsi, si la pilosité est un accessoire marginal dans le monde politique occidental, elle reste bien un élément structurant sur la scène politique des pays du printemps arabe.  Toutefois et quoi qu’il fasse  le « barbu » n’arrive pas cacher ses idées politiques. C’est un intégriste qui perpétue vaillamment la tradition de la barbe revendicative des islamistes. Sauf que la forme de sa barbe peut être modulée au gré de ses intérêts, de sa stratégie de conquête ou de reconquête du pouvoir.

Le  vote de la Constitution par une majorité écrasante a été incontestablement un grand moment d’émotion. On a vu les adversaires d’hier qui s’invectivaient copieusement, se féliciter profusément, se livrant parfois à d’incroyables scènes d’embrassades, chacun s’attribuant ce qu’il estimait sa victoire personnelle. Tous, sans exception, étaient devenus soudain les chantres du renouveau démocratique, du progrès social, de la croissance économique et de l’avenir radieux. Tous semblaient aussi comme frappés d’amnésie. Cependant, un devoir d’inventaire, qui est en fait un devoir de mémoire, est nécessaire pour comprendre le présent et anticiper l’avenir. Car une victoire exige un vainqueur  et il ne fait aucun doute que c’est Ennahdha qui sort grandie, après la signature de la constitution, au vu des concessions inimaginables il y a un an. Les déclarations faites par ses dirigeants à l’issue du scrutin constituent des moments particulièrement insolites. Ce ralliement soudain des islamistes devenus les partisans d’un Etat civil, moderne et démocratique qui n’exclue personne, qui  admettent l’alternance au pouvoir, assument les valeurs de la démocratie et de l’égalité des sexes, a quelque chose de douteux. La question qui vient alors à l’esprit est de savoir ce que peut bien cacher la barbe d’un islamiste invétéré et d’un prosélyte de l’islamisation à tout prix qui se découvre subitement démocrate ?

Convaincus au départ qu’ils allaient plaire au bon peuple plein de préjugés qui voit en l’Islam la solution à tous ses problèmes, les islamistes avaient l’assurance du succès. Mais les circonstances aggravantes de la crise économique, ajoutées à l’incompétence et à la mauvaise gouvernance de la Troïka avaient précipité leur départ. Pour estimer la véritable portée d’une telle décision, il faudrait se rappeler qu’en accédant au pouvoir, les dirigeants d’Ennahdha croyaient alors pouvoir tout se permettre : bafouer le drapeau, tolérer les extrémistes et les « exterministes », museler la presse, mettre la justice au pas, céder les mosquées aux salafistes, admettre la constitution des milices, fermer les yeux sur le départ de djihadistes vers le Syrie, laisser par leur indifférence se constituer des réseaux terroristes armés dans le pays, assister sans broncher au délitement de l’Etat, recruter en masse pour se constituer des partisans au sein des administrations et des entreprises publiques, pratiquer une politique étrangère inadéquate, aussi incongrue qu’inopportune. En somme, réinstaller une dictature sous le label islamiste tout aussi indigne que l’absolutisme vécu sous Ben Ali. Suffisamment en tout cas pour réussir le tour de force de rendre une partie des Tunisiens nostalgiques du régime déchu et laisser une autre convoiter  le militaire perçu comme un rempart à même de protéger la nation du péril théocratique.

Les  règles élémentaires de la prudence exigent de ne pas mener d’attaque lorsqu’on n’est plus sûr d’obtenir un avantage quelconque. Savoir prévoir  les conséquences d’une entreprise, et donc y renoncer s’il paraît qu’elle peut échouer. Il faut en somme savoir attendre pour mieux rebondir.  Ennahdha est arrivée au constat qu’elle n’était plus en mesure, pour le moment, de réaliser ses objectifs. Rien ne sert alors d’aggraver les choses lorsque l’échec est certain. Il faut alors quitter le pouvoir, approuver la Constitution, consentir à la formation d’un gouvernement d’experts. Eloignés du pouvoir, retranchés sur la défensive, ils savent maintenant ce qu’ils peuvent et jusqu’où ils peuvent aller. Ennahdha va d’abord tirer les leçons de l’échec, se refaire une santé, assurer le repos à ses dirigeants, s’aliéner le moins de monde possible, mobiliser ses troupes et veiller à renforcer ses positions dans la perspective des échéances futures face à une opposition affaiblie et morcelée. La victoire est alors au bout du chemin et ce qui est fait peut alors être défait.

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