France : entre intégration et désintégration

En France, la question de l’« intégration » des citoyens français descendants d’immigrés a refait surface. En réalité, elle n’a jamais disparu et se trouve au cœur des crises sociales et identitaires que le pays traverse depuis les années 70. La nouveauté réside dans la mobilisation affichée par le gouvernement, à travers un plan présenté le 11 février dernier, censé répondre à une série de difficultés rencontrées par ce segment particulier de la communauté nationale.

Il s’agit officiellement de faire face à un constat implacable et accablant : les citoyens français descendants d’immigrés sont l’objet de discriminations directes et indirectes qui font obstacle à leur pleine insertion dans la société. Outre les discriminations à l’embauche et autre phénomène de « plafond de verre », les mécanismes discriminatoires se manifestent plus en amont, au cœur même de l’école républicaine. Selon les derniers résultats de l’enquête « PISA » (produite par l’OCDE), non seulement le système scolaire français accroît les inégalités sociales, mais il s’avère particulièrement discriminant pour des enfants issus de l’immigration qui sont « au moins deux fois plus susceptibles de compter parmi les élèves en difficulté ». Même après avoir pris en compte le critère lié à l’origine socioéconomique, leurs scores en mathématiques sont inférieurs de 37 points à ceux des autres jeunes. Ce frein à la réussite scolaire est un poids pour leur propre mobilité sociale. C’est l’idéal républicain qui s’en trouve directement affecté.

Cette réalité sociale s’inscrit dans un contexte pesant, celui d’une crise identitaire. Si la dichotomie juridique entre nationaux et étrangers, entre Français et non-Français demeure pertinente, elle tend à être substituée par un antagonisme ethno-culturel- inspiré et initié par le Front national, mais repris et entretenu par les élites françaises-  entre « Français de souche » et « Français issus de l’immigration ». Cette opposition est l’expression d’un refus, celui d’admettre l’avènement d’une société multiculturelle. Ce front du refus ou de l’aveuglement est animé par la passion et l’idéologie réactionnaire des tenants d’un retour à une France monolithique, passée et idéalisée… dont on peut même douter de l’existence historique ! Cette posture réactionnaire aime à stigmatiser et à séparer le bon grain de l’ivraie, au nom d’un esprit républicain dévoyé.

Lors de son discours de politique générale, en juillet 2012, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault a annoncé son ambition de renouveler en profondeur l’approche des questions d’intégration en France, « dans un esprit de responsabilité et avec le souci constant du respect des valeurs de la République ». En présentant, le 11 février dernier, sa « refondation de la politique d’intégration » des immigrés et de leurs enfants, le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, souhaitait apporter des réponses. Le plan gouvernemental souhaite en effet renouer avec les idéaux de l’égalité républicaine et de l’unité nationale. Il n’y semble parvenir que partiellement. Certes, la démarche volontariste du Premier ministre Jean-Marc Ayrault sur un dossier aussi sensible est à saluer, compte tenu du climat nauséabond et xénophobe qui se répand en France. Toutefois, parmi les 28 mesures présentées, l’essentiel consiste dans un « renforcement » de dispositifs en chantier voire déjà en vigueur. Rien de vraiment novateur. L’ambition du plan gouvernemental s’inscrit moins dans la logique des « discriminations positives », que dans l’esprit d’un « réalisme volontaire » : celui de rendre plus effectif le principe d’égalité républicaine. L’objectif est en effet de favoriser l’exercice des droits garantis à tout citoyen. La démarche est salutaire car elle apporte une réponse républicaine- c’est-à-dire fondée sur le principe d’égalité- à la dangereuse fragmentation de la communauté nationale. Il n’empêche, le chemin demeure long et incertain pour renouer le lien social et réactiver le sentiment d’appartenance à une « communauté commune ».

De manière symptomatique, l’intitulé même de cette « politique de refondation de l’intégration » laisse perplexe : continuer à vouloir intégrer des Français- même « issus de l’immigration »- relève de l’oxymore. Une contradiction ontologique qui symbolise le désarroi vécu par ces concitoyens encore confrontés à l’image déformante que leur renvoie une société productrice de stéréotypes et autres « étiquettes » dévalorisantes. Or le regard de l’Autre participe à la définition et à l’estime de soi. Ainsi, à l’origine, utilisé par les enfants d’immigrés maghrébins de la région parisienne pour s’auto-désigner, « beur » signifie « arabe » en verlan. Mais le terme échappe très vite à ses inventeurs, devenant une forme d’assignation identitaire. Les « beurs » ne sont plus des Arabes : ils ne sont ni des Français à part entière ni tout à fait immigrés. Pourtant, cette expression est encore utilisée, y compris par les médias, alors qu’elle est largement ressentie comme insultante par les personnes visées : « On est Français. On n’a jamais dit qu’on était beurs. Pour moi, le beurre, c’est de la matière grasse. Mais on n’est pas là pour se faire tartiner ! » (extrait du documentaire « Enfants d’immigrés : ils ont marché, la France n’a pas suivi », de Jean-Thomas Ceccaldi et Mustapha Kessous, diffusé le 4 février sur France 2).

Opposer le « sociétal » et le « social » relève de l’artifice autant que de la paresse intellectuelle. Les questions sociétales interrogent la politique d’égalité que veulent et mènent les gouvernants dans un pays qui cultive la passion pour l’égalité. En cela, la crise identitaire de la République est une crise de l’égalité. Les inégalités (sociales et territoriales) continuent de structurer une société incapable de conjuguer le respect du singulier et la définition du commun. En cela, le cas français fait écho à d’autres situations nationales, y compris tunisienne…

 

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