Tunisie : Le savant et le politique

Sur la photo de la cérémonie d’investiture  se détache, en cadrage serré, la nouvelle équipe gouvernementale.  Dans ce groupe des dits experts, des hommes et une femme prêtent une oreille attentive à je ne sais quels propos. La  mine grave, ne manifestant aucune émotion, sûrs d’eux-mêmes en permanence, ils sont tous là, réunis au grand complet, sagement alignés sur les bancs de l’assemblée, en costumes aussi noirs que la magie qu’ils entendent pratiquer.

Tels des clones identiques, standardisés, ils rappellent ces intrusions d’extraterrestres de romans de science-fiction en mission d’interception de l’humanité, des drones exploratoires dénués de conscience et d’empathie, ou des messies mécaniques programmés dans le seul but de perpétuer leur espèce à n’importe quel prix. A les voir ainsi, on en viendrait presque à regretter la faune bigarrée  et  la désorganisation hautement folklorique, bien qu’humaine, du gouvernement  Laarayedh. A considérer  aujourd’hui l’inextricable et multidimensionnelle complexité des problèmes de ce pays, la gabegie des institutions de l’Etat et leur prise en charge, on ne peut s’empêcher de plaindre ces novices qui, dans leur touchante naïveté, pensent  détenir la clé de la prospérité, de la sécurité et de l’emploi pour tous.

Une fois  l’échec de la Troïka constaté, une certaine frange de la classe politique, lassée des errements et de l’irresponsabilité du gouvernement précédent dont l’incompétence est désormais avérée, et fortement relayée par les médias, s’était mise à fantasmer sur le rôle de l’expert comme seul capable de tirer le pays de la crise dans laquelle il se débat. Nous sommes tentés de nous exclamer avec Dorante dans L’école des femmes de Molière : « N’oserons-nous trouver rien de bon, sans le congé de Messieurs les experts ? ».  C’est que les experts sont partout aujourd’hui et il ne se produit plus un événement sans que les médias sollicitent les avis autorisés de personnalités se prévalant de ce titre pour éclairer le politique autant que le public sur la question, condamner  telle décision, critiquer telle ou telle mesure du gouvernement, dénoncer telle ou telle erreur d’appréciation.

mehdi-jomaa - L'Economiste MaghrébinAujourd’hui, Dieu merci, les experts sont au pouvoir  et le Premier ministre, lui-même expert en mécanique générale, s’est entouré d’une équipe composée des meilleurs spécialistes reconnus par la communauté scientifique, appelés à gérer scientifiquement l’Etat à l’aide de méthodes considérées comme rationnelles et efficaces, pour préparer sur chaque problème les solutions d’avenir, planifier la stratégie du développement de demain dans une conjoncture devenue problématique. L’autre mérite de ce gouvernement d’experts est que ses ministres n’appartiennent pas au personnel politique, sont réputés désintéressés par l’argent, indifférents aux honneurs et aux privilèges qui vont avec, n’ayant pas d’autres ambitions que celles de servir l’Etat avec dévouement et discrétion. Entre eux, il n’y aura ni antagonisme ni rivalité, mais entente et solidarité. On rapporte qu’au dernier conseil des ministres à l’Elysée, le chef de la diplomatie française, Laurent Fabius, tout en saluant le vote de la nouvelle Constitution tunisienne, n’a pas manqué d’ajouter, que « le gouvernement transitoire tunisien est composé essentiellement d’anciens élèves des grandes écoles françaises. » Raison de plus pour que cette aristocratie du mérite, bardée de diplômes étrangers, hissée aux plus hautes fonctions de l’Etat, suscite la confiance de la communauté internationale et soit accueillie avec espoir et soulagement par une opinion publique inquiète, dans un pays où on a fini par abhorrer les basses  manœuvres de la politique politicienne. Dans la mesure où le choix d’un gouvernement d’experts constitue une démarche de rationalisation de l’action de l’administration de l’Etat, il fallait procéder à une  répartition des portefeuilles ministériels selon une conception primaire, mais conséquente de la bonne gouvernance : l’économie ira ainsi à un  économiste, le commerce à une banquière, la culture à un musicien, l’enseignement supérieur à un universitaire, la santé à un médecin, le transport à un transporteur, le tourisme à une touriste allemande, etc.

Pourtant il manque à ces experts l’essentiel : le sens politique, la capacité de leadership, le pouvoir d’influencer, afin de bien faire passer ses compétences, sa personnalité ; atout majeur pour faire avancer ses idées, améliorer son rendement et gagner en visibilité. Que des spécialistes dans tel ou tel domaine mobilisent dans leurs activités des raisonnements plutôt que des émotions, manient un système qui obéit aux règles de la logique formelle la plus actuelle, statuent sur des faits en maintenant sur eux des discours de vérité, aident à la résolution de problèmes que la politique ordinaire s’avère parfois incapable de résoudre, est plus que louable.

La barrière qui sépare l’ingénieur des grandes écoles ou le polytechnicien, socialement crédités d’une essence supérieure, de la réalité présente du pays, constitue une véritable frontière culturelle. La différence entre les vues du politique et ceux de l’expert se réduit en fait à la différence entre deux entreprises aux cultures différentes qui ont fusionné mais qui ont du mal à fonctionner sous  une nouvelle structure. Le  fonctionnement d’une entreprise est gouverné par un principe unique, la maximisation du profit alors que dans la gestion de l’Etat les choses sont loin d’être aussi simples. Les  fonctions d’autorité appellent plutôt la largeur de vues, les aptitudes polyvalentes, la vision en survol, la culture générale, bref tous les attributs de ceux qui font profession du gouvernement de la cité.

Le monde serait bien plus vivable s’il suffisait d’appliquer les mathématiques pour résoudre ses problèmes : l’incivisme, la corruption, la  recherche de l’argent facile, le mépris de la loi, sont devenus la seconde nature du Tunisien. Comment changer dans ce cas la configuration économique, prendre des décisions mobilisatrices dans un contexte de crise, résoudre la question du chômage, lancer des réformes structurelles sans mécontenter personne, imposer davantage pour assurer plus de recettes à l’Etat, mettre un terme aux emplois aidés et aux recrutements massifs qui n’assurent pas la croissance mais dissimulent la vraie réalité de l’emploi. Croyant fermement, comme la plupart des ingénieurs, qu’il  suffirait d’appliquer les mathématiques au pilotage d’un pays,  les experts découvriront rapidement, à travers les observations concrètes auxquelles ils se livreront sur le terrain du concret, que les choses sont loin d’être aussi simples. Ainsi la rationalité qu’on attendrait d’eux sera constamment entravée par les logiques locales. La voie de l’efficacité ne se réaliserait alors qu’à travers une intégration harmonieuse entre le souci de rationalisation et la prise en compte de  la dimension tribale et rituelle de la société.

La nécessité d’une collaboration entre la science et le politique, entre  la volonté de rationalisation des choix et la conduite des affaires publiques n’est pas une idée neuve. Cependant, le rôle que jouent les experts doit relever du domaine de l’aide à la décision et non pas de la prise de décision qui est dévolue au leader politique capable de contraindre, de rassurer, de dominer en bousculant éventuellement les vieilles habitudes, de se faire des ennemis, de rompre avec le passé, de démarrer les réformes, d’insuffler l’optimisme par la pédagogie, de transformer la vie, bref, de gouverner par la loi et par la force de la loi tout en mettant en œuvre une politique. On voit que ce n’est pas là un travail d’expert qui, depuis la nuit des temps, n’était  que le conseiller du prince et non pas le prince seul tenu pour responsable du bien-être de ses sujets.

 

 

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