Gouvernement Jomaa : 100 jours pour transformer l’essai

Pas de trêve pour les confiseurs. Le compte à rebours a commencé pour le gouvernement Jomaa, avant même que les membres ne s’installent et ne prennent possession de leurs dossiers, pour le moins brûlants. Rarement gouvernement aura été soumis à une telle obligation de résultats, sous une terrifiante dictature du temps et de l’urgence.

On lui demande – simple euphémisme – tout ou presque. Ce qu’aucun des gouvernements précédents n’a pu, su ou voulu faire, sans avoir à subir de telles pressions. On lui a prescrit, en guise de couronnement du dialogue national, une feuille de route qui s’apparente à un plan de bataille. A charge pour le nouveau gouvernement d’engager un combat aux allures guerrières, pour mener la transition politique à bon port. Avec pour point d’orgue, l’organisation d’élections libres, transparentes et démocratiques.

Dans cette entreprise titanesque, du reste non sans risque, il a à peine le choix de moyens bien trop modestes, au regard de la gravité et de la complexité de la situation et de la réalité du moment.

En d’autres temps et en d’autres lieux, il serait impensable de tout exiger d’un gouvernement de salut public, fût-il de compétences, sans qu’il ait la possibilité de définir et d’établir lui-même ses propres priorités et sans qu’il puisse composer, pour ainsi dire, avec le temps, dont on sait qu’il lui est aujourd’hui compté. Il doit pouvoir disposer d’un calendrier moins contraignant pour s’assurer d’un minimum de chances de succès, dût-il pour cela faire face partout à l’urgence.

Le gouvernement de Mehdi Jomaa s’est montré fort en thème et a bien réussi son oral, même si, ici ou là, certaines réserves se sont fait entendre, ce qui donne un air de démocratie retrouvée. Le gouvernement mérite bien son nom : un condensé de compétences formant une équipe de choc, qui affiche haut et fort son caractère, sa détermination, son courage, sa cohésion et sa cohérence. Ce sont ses principales armes et son atout majeur, car il doit faire assaut de toutes parts pour s’attaquer à des problèmes, des situations de non-droit, des citadelles multirisques et des foyers d’insécurité désormais structurels.

Le nouveau chef du Gouvernement a pris les commandes d’un bateau à la dérive, en pleine détresse, prenant eau de toutes parts au milieu d’une tempête politique d’une rare violence. Le pays était à deux doigts d’un naufrage politique, économique, social, financier et sécuritaire. L’héritage est lourd et le bilan ne plaide pas en faveur des deux gouvernements issus des élections du 23 octobre 2011. Le nouvel exécutif  n’aura pas assez de tout son temps, de toute son énergie et tout son talent pour restaurer l’autorité de l’Etat de droit et l’ordre républicain, au moment où il doit déployer non sans difficulté sa politique de redressement national.

Il s’est délibérément engagé sur un contrat politique et moral qui le met au défi de dissoudre les ligues de protection de la révolution, aux origines troubles et aux motivations très peu républicaines. Il doit réexaminer et reconsidérer le substantiel contingent des désignations à des niveaux de responsabilité en rapport de près ou de loin avec l’issue des prochaines élections législatives, présidentielles voire municipales. A charge aussi pour le nouveau gouvernement d’assurer la neutralité des mosquées pour n’en faire que des lieux de culte, hors de l’espace politique, consacrant ainsi dans les faits la séparation religion-politique. Il lui est demandé expressément de faire la lumière, toute la lumière, sur les assassinats politiques de Chokri Belaid et de Mohamed Brahmi…

Aura-t-il les appuis et les soutiens nécessaires de tous pour venir à bout de ces fortifications dangereuses qui ne sont pas sans rapport avec la prolifération du commerce informel qui a gangrené l’économie nationale et atrophié les revenus de l’Etat ? On voudrait bien le croire, on n’en est pas hélas si sûrs. L’économie nationale, la marche du pays en ont payé un lourd tribut. Ces foyers de discorde ont assombri l’horizon politique national, entretenu les menaces de violence, d’insécurité et de terrorisme, rétréci la visibilité des entreprises et inhibé leur velléité d’investissement. Il y a là un enjeu politique majeur : le gouvernement doit impérativement bénéficier d’un soutien franc et massif du quartet, de l’ANC, au jeu trouble et troublant, comme de l’ensemble des formations politiques, tout au moins celles qui ont pris part au dialogue national. Sans quoi, on voit mal comment il pourra restaurer, de manière durable, la confiance pour pouvoir espérer un rebond de l’activité et une reprise de l’investissement. Il lui faut, au plus vite, inverser la courbe des prix, celle du chômage, des déficits et des inégalités, tout en prenant à bras-le-corps l’immense et difficile chantier des réformes de l’Etat, du secteur financier, de la fiscalité, avec comme avant-goût, l’élaboration immédiate d’une loi de finances complémentaire pour corriger les travers et les incohérences de la loi des finances 2014, du code des investissements laissé en rade, de la Caisse de compensation qui échappe à tout contrôle et plombe le budget et l’Etat au mépris du bon sens et de la rationalité économique et sociale,…

Sans but électoral en perspective, ce gouvernement de compétences peut aller loin et vite. Il n’est rien qu’il ne puisse entreprendre dans l’intérêt du pays. Il plaît aux Tunisiens, qui se reconnaissent largement dans sa vision de l’économie et de la société, dans sa démarche déliée de toute forme d’hypocrisie et d’opportunisme politique et dans sa conception moderne de la gouvernance politique. Les marchés, qui se trompent rarement, ont salué son intronisation. Ils ont voté pour lui. Tout comme la pluie, à en juger par les récentes précipitations. C’est un bon signe. Les bailleurs de fonds ne sont pas en reste. Le FMI a ouvert le bal en libérant la 2ème tranche d’un montant de près de 800 millions de dinars, maintenue jusque- là en stand-by. D’autres suivront dans la foulée, pour marquer leur engagement aux côtés du nouveau gouvernement. Ce qui en dit long sur le discrédit dont était accablé le précédent gouvernement. L’Administration, qui a tant donné à ce pays, gardien du temple républicain et garante de la continuité de l’Etat, craint beaucoup moins pour ses institutions, mises en péril par de graves incursions partisanes. Elle y voit, à la désignation de ministres au parcours exemplaire, le signe d’une restauration et d’une réhabilitation annoncées.

L’éclaircie est réelle. L’effet Jomaa, la sérénité et l’assurance qu’inspirent ses ministres sont déjà à l’œuvre. Le gouvernement n’a pas plus que 100 jours pour transformer l’essai. Il doit profiter de cet état de grâce pour imposer son style, son rythme et engager les difficiles mais nécessaires réformes. Pour autant, les manifestations de confiance qui préfigurent le retour de la croissance sont de nature fluctuante et subissent l’usure du temps. Autant donner au plus vite des gages de redressement. Il n’est rien ni aucun problème qui ne soit soluble dans la croissance. Avec la montée des eaux, toutes les voies sont navigables : la refonte de la fiscalité posera peu de problèmes. Il y aura moins de prélèvements, plus d’équité et davantage d’incitations à la production. La Caisse générale de compensation pèsera beaucoup moins sur les comptes de l’Etat et les revenus des contribuables. Le nouveau code des investissements sera moins étriqué et plus audacieux. Les entreprises publiques, assainies et libérées de l’emprise des politiques, seront moins lestées et plus à même de profiter des vents de la reprise dont elles sont un acteur majeur. Les banques publiques, moins impactées qu’on le dit, retrouveront vite des couleurs et des marges mirobolantes. L’université, aujourd’hui malade de ses archaïsmes, aura moins de peine à se mettre dans le rythme et à se conformer aux exigences de niveau et de qualité de la mondialisation des économies. A charge pour le nouveau gouvernement d’interpeller l’intelligence des Tunisiens, de leur tenir un discours vrai et juste, sans rien occulter et sans complaisance aucune.

S’il faut leur demander des sacrifices, leur promettre des sueurs et des larmes, et l’on voit mal comment on y échappera, autant faire la démonstration qu’ils seront équitablement répartis, qu’aucune catégorie -les organes de l’Etat en premier – ni frange de la population n’en seront épargnées.

Le pays a besoin de savoir, de connaître l’état des lieux, il a droit à un inventaire pour mieux se faire à l’idée qu’il ne peut tout revendiquer et avoir sans rien donner en retour. Cet effort de pédagogie des enjeux, ce travail de vérité sont nécessaires, pour faire admettre à l’ensemble du pays cette simple évidence qu’on ne peut vivre éternellement au-dessus de nos moyens, que le salaire, c’est la  productivité et que l’emploi relève tout autant de l’attitude et de l’engagement des salariés que du comportement des chefs d’entreprise. Mieux vaut s’employer à expliquer, à convaincre, à prévenir que de s’évertuer en vain à guérir ce qui ne pourra l’être. La vérité ou l’éternel malentendu ! Avec les conséquences que l’on sait. On n’a pas besoin d’ambiguïté, si l’on veut solliciter celles et ceux dont l’adhésion est nécessaire pour engager les réformes structurelles qui remettent en cause rentes de situation, privilèges et droits acquis. Il n’y a pas mieux qu’un diagnostic honnête de l’état de l’économie, une appréciation exacte de la réalité de nos finances publiques, un regard serein sur des promesses inconsidérées pour tempérer les fortes attentes de nos concitoyens, qui ont investi tous leurs espoirs dans le gouvernement Jomaa.

Ce gouvernement ne manque pas d’atouts. Ses chances de succès sont réelles, même par des temps difficiles. Il a été conçu à cet effet. Il ne doit s’épargner aucun moyen pour mobiliser, fédérer et rassembler toutes les forces vives de la nation. Il est de bon ton et de bonne stratégie que le nouveau président du Gouvernement n’arrête pas de plaider en faveur d’un pacte de responsabilité qui le mette à l’abri de soubresauts et de convulsions politiques et sociaux. Car si ses chances de succès sont réelles, rien ne le protège définitivement de l’effet nocif d’un quelconque grain de sable. Les attentes qu’il suscite auprès de l’opinion sont si fortes que la moindre contre-performance peut vite nourrir un sentiment de désillusion et de déception. On n’en est pas là. Et c’est loin d’être le scénario le plus probable.

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