26 janvier 1978 : il y a trente six ans, le « jeudi noir »

Le jeudi  26 janvier 1978 était le point culminant de la tension qui opposait gouvernants et gouvernés en Tunisie. Ce dimanche 26 janvier 2014 sera-t-il, à travers le vote attendu de la Constitution,  le point culminant de l’apaisement dans cette nouvelle relation basée désormais sur la coopération dans le cadre de l’indépendance que gouvernants et gouvernés tentent de mettre en place ?       

Il y a 36 ans jour pour jour, éclata la plus grave crise politique en Tunisie depuis l’indépendance. Le « jeudi noir » 26 janvier 1978 était aussi un jeudi sanglant qui marqua un tournant dans la relation dominant-dominé qu’entretenaient le pouvoir et la société en Tunisie.

Pour mieux comprendre cet événement, il faudrait peut-être remonter au facteur le plus récent et le plus déterminant alors dans l’évolution de la Tunisie où la confrontation était devenue inévitable. La loi 72-38 du 27 avril 1972 avait constitué un tournant dans le développement économique du pays en ouvrant le pays aux investisseurs étrangers qui étaient venus en masse, alléchés par les importants avantages fiscaux que leur accordait cette loi, mais aussi et surtout par la main d’œuvre bon marché, exploitable et corvéable à merci.

La stratégie suivie par le Premier ministre de l’époque, Hédi Nouira, consistait à doter le pays d’un tissu industriel consommateur de main d’œuvre et orienté vers l’exportation en faisant appel essentiellement aux capitaux étrangers. Beaucoup de sexagénaires d’aujourd’hui étaient des étudiants à l’époque et étaient soit témoins soit acteurs d’importants mouvements de protestation au campus universitaire contre « la loi d’avril 72 », taxée de loi dangereuse livrant le pays au « pillage impérialiste ».

Si cette stratégie avait réussi à absorber sensiblement le chômage dans le pays, elle avait, en revanche, échoué à satisfaire les ambitions légitimes de larges secteurs de la population, et en particulier le secteur ouvrier, à bénéficier de meilleurs salaires. Pour le gouvernement Nouira, céder aux pressions syndicales et aux revendications salariales était contraire à l’esprit même de la stratégie suivie et qui consistait pour l’Etat à ne pas effaroucher les investisseurs étrangers d’une part, et accroître d’autre part les revenus de l’Etat pour financer les innombrables projets de construction d’infrastructures en attente.

Pour Bourguiba et son Premier ministre, la réussite de cette stratégie nécessitait le contrôle strict de la centrale syndicale, sommée de contrôler elle-même ses troupes et de les convaincre de se contenter de leurs maigres salaires en attendant…le développement du pays.

On peut dire que pendant les premières années, disons de 1972 à 1976, la stratégie de Nouira avait bien marché. Aux premiers signes de tension, le gouvernement avait pensé agir préventivement en signant le 19 janvier 1977 un « pacte social » avec le syndicat. Ce pacte n’avait pas empêché la multiplication des grèves dans un climat social de plus en plus lourd. La tension était telle que, d’après les chiffres officiels, pour la seule année 1977, plus de 1,200,000 heures de travail avaient été perdues.

Poussée par sa base, et encouragée par des revendications de démocratie et de pluralisme formulées par des hommes politiques indépendants du Parti socialiste destourien (PSD), des universitaires et des étudiants, la direction de la centrale syndicale, qui avait à sa tête Habib Achour, tenta de briser le lien de domination qui la liait à l’Etat et au parti au pouvoir. Pour ceux-ci, il était hors de question qu’une institution aussi importante dans la vie économique et sociale du pays prenne son indépendance à l’égard du pouvoir et s’engage dans une politique revendicative, libre de tout contrôle étatique.

En fait, c’est le bras de fer engagé par ces deux volontés contradictoires, la volonté de domination de l’Etat et la volonté d’indépendance de l’UGTT durant l’année 1977 qui avait été à l’origine de l’exacerbation de la tension sociale qui devait aboutir au « jeudi noir ».

Face à la détermination de la direction syndicale, le comité central du PSD vota le 20 janvier une résolution réclamant « l’épuration » de l’UGTT de ses « éléments perturbateurs » à la tête desquels se trouvait Habib Achour. Des milices du PSD s’étaient attaquées aux  locaux de l’UGTT à Tozeur, à Sousse et à Tunis. Le 24 janvier,  l’arrestation du secrétaire général de la section régionale de l’UGTT à Sfax, Abderrazak Ghorbal, poussa Habib Achour à appeler à la grève générale pour les 26 et 27 janvier devant une foule réunie sur la place Mohamed Ali à Tunis. C’est devant cette foule aussi qu’il lança sa célèbre formule jugée provocatrice par le pouvoir : « il n’y a de combattant suprême que le peuple », en référence au titre donné au président Bourguiba.

Dans l’après-midi du 25 janvier, le siège du syndicat fut encerclé par des policiers qui empêchaient près de 200 dirigeants syndicalistes d’en sortir. Lors d’un entretien téléphonique avec la Direction de la sûreté nationale au matin du 26 janvier, Habib Achour aurait proféré des menaces au cas où les forces de polices ne se retiraient pas. En cas de refus, « Tunis brûlerait » aurait-il dit.

Il semble que l’UGTT avait perdu le contrôle de la situation. Des milliers de jeunes venus essentiellement des quartiers périphériques de la ville entrèrent en confrontation avec les forces de police. La confrontation dura plusieurs heures au cours desquelles des barricades furent dressées, des voitures incendiées, des vitrines brisées, des commerces vandalisés et des administrations saccagées.

L’état d’urgence décrété ce jour là par Bourguiba ne sera levé que le 25 février et le couvre-feu dans le grand Tunis ne sera levé à son tour que le 20 mars. Le bilan était lourd. La vérité se situe quelque part entre le bilan officiel qui s’élève à 46 morts et 325 blessés et le bilan des « enquêteurs indépendants » qui s’élève lui à 200 morts et 1000 blessés.

Des centaines d’arrestations étaient opérées dans les milieux syndicaux suivies par des dizaines de procès, parfois expéditifs, tenus entre juillet et octobre 1978. Le dernier procès avait été conclu le 9 octobre par la condamnation d’Habib Achour et Abderrazzak Ghorbal à dix ans de travaux forcés. Treize autres cadres syndicaux avaient écopé d’une peine allant de huit ans de travaux forcés à six mois de prison. Tous étaient libérés en 1981 par le gouvernement de Mohamed Mzali.

Ce n’était pas le seul hiver chaud qu’avait connu la Tunisie. Six ans après, presque jour pour jour, des émeutes similaires éclatèrent en janvier 1984, mais dans des conditions différentes, suite à de fortes augmentations du prix du pain décidées par le gouvernement de Mohamed Mzali.

Du 20 mars 1956 au 14 janvier 2011, la Tunisie est passée par de nombreuses crises sociales et politiques. Elles étaient caractérisées par des formes et des motivations différentes, mais avaient en commun un trait constant : la volonté de domination d’un Etat-parti rétif à toute ouverture politique et à tout partage du pouvoir, et la résistance d’une société qui tente de se libérer de cette domination de moins en moins tolérée.

La rupture de cette relation de domination Etat-Société intervint le 14 janvier 2011. Cela fait maintenant 3 ans que l’Etat et la société tentent de trouver un nouvel équilibre dans la relation qui les lie. Trois ans d’anarchie, d’abus et de dérapages de toutes sortes n’étaient en fait que des convulsions inévitables qui précèdent inéluctablement la naissance de tout nouvel ordre, de tout nouveau contrat social.

 

 

 

2 Commentaires

  1. J’aime bcp votre article, seulement le drapeau noir me rappelle trop les salafistes. Merci de ne plus changer la couleur de notre drapeau rouge vif, couleur de la Vie !

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here