L’identité tunisienne et la diaspora

On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens, diront les hommes politiques les plus aguerris. Or nos rédacteurs constitutionalistes se sont maintes fois précipités pour dévier de cette célèbre maxime du Cardinal de Retz. Le vote sur l’article 73 détaillant les conditions d’éligibilité du président de la République en est le dernier exemple. A vouloir constitutionnaliser tout et vite d’une manière quasi transactionnelle, on a fini par expédier des débats qui sont pourtant essentiels pour l’affirmation de la nation et de l’identité tunisienne.

Au-delà de la présidence de la République, l’article 73 couvre des  notions d’une grande importance à savoir la citoyenneté, la nationalité et les droits politiques s’y afférant. La Tunisie est un pays d’émigration et les Tunisiens qui résident à l’étranger et qui portent  ou non une autre nationalité forment une composante indissociable de la nation tunisienne. Le rapatriement de l’épargne de la diaspora a toujours constitué une des sources de devises les plus importantes pour les caisses de l’Etat et cette source n’a jamais tari les trois dernières années, preuve que la solidarité avec la mère patrie résiste bien aux turbulences.

Les cadres tunisiens à l’étranger ont toujours été les meilleurs ambassadeurs du pays et ont toujours œuvré individuellement ou au sein d’associations pour le renforcement des relations entre la Tunisie et leur pays de résidence. A l’instar du futur Premier ministre Mehdi Jomaa, certains membres de l’élite tunisienne à l’étranger ont même interrompu leur carrière pour occuper des postes politiques ou gouvernementaux  après la révolution. On connait les figures de proue comme Yassine Brahim, Mehdi Houas ou Nooamane Fehri, mais d’autres soldats œuvraient dans des postes moins exposés aux projecteurs.

Nous ne sommes pas encore un pays de diaspora comme le Liban ou Israël où le nombre de nationaux à l’extérieur dépasse largement ceux qui vivent dans le pays d’origine, mais nous sommes un pays qui est devenu à l’aise avec son statut de pays d’émigration et qui apprécie les répercussions positives de ces flux migratoires. Si pendant le protectorat français, l’acquisition de la nationalité française paraissait souvent comme un acte de trahison,  l’obtention d’une seconde nationalité aujourd’hui est souvent perçue comme une opportunité pour l’individu et la Tunisie indirectement.

Porter plus d’une nationalité n’est cependant pas une mince affaire en termes de droits politiques. La nouvelle nationalité impose des devoirs et une nouvelle allégeance à un autre pays. S’il est indéniable que les porteurs d’une autre nationalité doivent avoir la possibilité de participer pleinement à la vie politique tunisienne, le débat sur les conditions qui doivent être remplies n’est pas tranché, à mon point de vue. Les membres de l’Assemblée ont malheureusement voulu, dans leur majorité, trancher vite sur la question, alors que cela aurait pu être déterminé pendant l’élaboration des lois électorales. Tout le monde semble s’accorder sur le fait que pour accéder à la magistrature suprême, il faut être Tunisien et seulement Tunisien mais le diable, comme toujours, se situe  dans le détail. Peut-on vraiment se présenter comme candidat pour être le chef de l’Etat tout en ayant son autre nationalité et surtout l’option de la garder en cas de non élection? Ceux qui sont pour avancent la primauté (siyadat chaab) du choix du peuple et pensent que c’est aux électeurs de choisir. Ceux qui sont contre sont scandalisés par l’ambigüité que le statut de candidat binational présente et dénoncent une nouvelle forme de mercenariat politique.

Il est clair que les exclusions ne sont pas acceptables dans une société qui se veut libre et démocrate. On pourrait commencer par les limites d’âge. La limite supérieure a été retirée mais la limite inférieure persiste. Pourquoi 35 ans, pourquoi pas 40 ou 30 ans ? C’est aussi au peuple de choisir, la valeur n’attendant point le nombre des années, disait Corneille. En s’appuyant toujours sur le principe d’égalité consacré dans l’article 20, pourquoi aussi la restriction sur la religion du candidat, puisque tous les Tunisiens sont égaux devant la loi.

Quant au port d’une autre nationalité par un candidat à la présidence de la République, je pense, comme beaucoup d’autres binationaux, que cela fausserait la compétition électorale car tous les candidats devraient avoir le même statut de nationalité. Sous les mêmes conditions, oui, tous les Tunisiens doivent être égaux. Ce débat devrait aussi porter sur le chef du gouvernement et sur les ministères sensibles. L’article 73 aura tout de même le mérite  d’ouvrir ce débat et de rappeler aux Tunisiens porteurs d’une autre nationalité qu’ils ont la possibilité de participer pleinement à la vie politique tunisienne. Il appartiendra donc au candidat à la présidence de faire son choix, d’attendre le verdict des élections pour se conformer à la condition d’éligibilité et de renoncer à son autre nationalité, ou de s’engager honorablement à servir exclusivement son pays d’origine, le jour où il décide qu’il est digne de la confiance de ses concitoyens et qu’il se présente aux élections pour être leur président. Ceux qui hésiteront devront penser à Tarek ibn Zeyed qui, après avoir accosté avec ses troupes sur les plages de la péninsule ibérique, a mis le feu à toutes les embarcations : la conquête ou la mer.

 

 

 

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here