Les regrets de Ghannouchi

Sa présence sur le plateau d’Attounsia dimanche pendant plus de deux heures a permis au public de découvrir un peu plus l’homme. Le président d’Ennahdha Rached Ghannouchi a donné la preuve à tous ceux qui en doutent encore qu’il est un politicien chevronné et que la religion n’est pour lui qu’un moyen pour arriver à des fins purement politiques. D’ailleurs dans l’un des « regrets » qu’il a exprimés, il a souhaité avoir une carrière où il aurait été un peu plus prédicateur et un peu moins politicien.

Les autres « regrets » exprimés (il aurait aimé faire un peu plus de sport et être un peu plus intéressé par la vie culturelle) cachent en fait les vrais regrets, ceux qu’il n’a pas eu le courage politique d’exprimer. Car, enfin, Ghannouchi, comme tout homme politique, ne peut pas ne pas s’adonner de temps à autre à un exercice d’évaluation des résultats de ses décisions en vue d’en tirer les leçons et d’en évaluer les conséquences.

Bien que l’émission dont il était l’invité s’appelle « Seulement à celui qui ose », Ghannouchi n’a pas osé regarder le public au fond des yeux et reconnaître ses vrais erreurs qui, elles, peuvent et doivent susciter les vrais regrets. Dans ce sens, il a perdu une belle occasion de gagner en crédibilité et en estime auprès de l’opinion, et d’entamer ce que l’on peut appeler un processus de reconquête de confiance auprès de larges secteurs de la classe politique et de l’élite tunisiennes pour qui il est l’un des principaux responsables des malheurs qui ont accablé et qui accablent encore la Tunisie depuis les élections du 23 octobre 2011.

Ghannouchi doit regretter avant tout sa décision désastreuse pour son Mouvement et pour des milliers de ses partisans consistant à s’engager dans une confrontation trop inégale avec le régime de Ben Ali avec les conséquences que l’on sait.

Il doit regretter son mauvais choix de prendre partie pour les salafistes contre les forces vives du pays, au motif qu’ils lui rappellent sa jeunesse et qu’ils sont les « hérauts d’une nouvelle culture ». Le regret se lit en filigrane dans le virage à 180° opéré à ce niveau par Ghannouchi qui a finalement « osé » traiter de « terroriste » le chef salafiste Seifallah Ben Hassine, dit Abou Iyadh…

Il doit regretter la complaisance, pour ne pas dire la justification des crimes salafistes commis contre l’élite, contre l’UGTT, contre l’ambassade américaine etc.

Il doit regretter ses innombrables déclarations à la légère du genre « Nidaa Tounes est plus dangereux que les salafistes », ce qui l’a mis dans un embarras intenable quand il s’est trouvé dans l’obligation de procéder à une ouverture en direction du parti de Caïd Essebsi.

Il doit regretter amèrement, bien qu’il dise le contraire, d’avoir forcé la nomination de son gendre au poste de ministre des Affaires étrangères à un moment où la Tunisie avait un besoin impérieux d’un diplomate expérimenté pour guider sa diplomatie dans une période de fortes turbulences. M. Rafik Abdessalem s’est révélé, quoiqu’en dise son beau-père, un piètre diplomate et un homme frivole qui a mis sa famille dans le pétrin à cause de ses écarts de conduite tant dans sa vie privée que dans la gestion des deniers publics.

Mais Ghannouchi doit regretter surtout le choix fait par son Mouvement de faire main-basse sur l’Etat et d’assumer la responsabilité de la gestion du pays, à un moment où le pays est ingouvernable. Les conséquences sont désastreuses à la fois pour le pays et pour Ennahdha qui, deux ans durant, s’est entêté à s’engager dans un jeu perdant-perdant avec le pays. Ce regret est exprimé à mots voilés par Ghannouchi quand il déclare : « L’Assemblée constituante aurait dû s’occuper de la Constitution et terminer le travail au bout d’un an. » Cette phrase est chargée de regrets que Ghannouchi n’a pas eu le courage d’exprimer clairement. Car on détecte là une reconnaissance de la part du chef d’Ennahdha que leur vaine tentative de changer le modèle de société des Tunisiens était une erreur monumentale qui a fait perdre beaucoup de temps au pays et qui s’est répercutée négativement sur le Mouvement islamiste.

Ennahdha, pour avoir choisi de se fourvoyer dans des chemins sans issue, pour avoir voulu enfoncer les portes ouvertes de l’identité, pour avoir tenté de changer le degré et la nature de « religiosité » des Tunisiens, nous a fait perdre beaucoup de temps et retardé l’adoption de la Constitution. Mais celle-ci est fin prête et, si l’on en juge par les articles adoptés et par la furieuse insatisfaction de certains extrémistes du mouvement islamiste, on peut dire que la Constitution que l’on se prépare à adopter est plutôt acceptable et pourrait constituer le socle sur lequel on pourrait entamer la construction de la démocratie souhaitée par la majorité des Tunisiens.

Cela dit, si Ghannouchi n’a  pas osé exprimer les vrais regrets qu’il a choisi de garder pour lui, il a tout de même osé se démarquer des extrémistes de son Mouvement qui, à l’instar de Sadok Chourou, considèrent le texte constitutionnel comme « mort-né ». Là, le président d’Ennahdha était parfaitement clair : « Ceux qui parlent ainsi n’expriment pas la position d’Ennahdha, mais leur point de vue personnel. » Si l’on en croit Ghannouchi, Ennahdha et son président se sont démarqués de « l’aile extrémiste » et se trouvent désormais du côté de la démocratie et pleinement disposés à joindre leurs efforts à toutes les forces vives du pays pour s’engager dans la grande bataille de la construction d’une société démocratique et d’une économie prospère.

Si Ennahdha et son président ont changé à ce point, notre regret à nous est qu’ils ne l’ont pas fait deux ans plus tôt.

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