Bientôt un nouveau gouvernement… Mais qu’en est-il de l’Etat?

L'Etat L'Economiste Maghrébin

Il y a plus de trente ans on désignait sous le vocable de Tiers-Monde ces Etats à la fois pauvres et non démocratiques que  certains considéraient comme  responsables de leur sous-développement économique chronique. Cependant certains estimaient, qu’au contraire,  leur développement insuffisant rendait aléatoire tout passage à la démocratie ;  un constat qui arrangea bien des régimes qui trouvaient là un bon prétexte pour reporter indéfiniment les échéances en matière de liberté et d’alternance.

Mais dans ces sociétés qui appartenaient jadis à l’ancien Tiers-monde, la nature du pouvoir faisait que l’action de l’État, ce modèle nouveau et original d’organisation politique qui voit laborieusement le jour en Europe entre le 14e et le 15e siècle, ne se limitait pas aux seules fonctions liées à l’exercice de la souveraineté.  Son  champ d’intervention  s’étendait à  tous les domaines où existe un intérêt général et qui n’étaient pas susceptibles de compromettre la pérennité du régime : économie, éducation, santé, culture, médias, etc. A la fois cadre institutionnel et incontournable de l’exercice du pouvoir,  l’Etat se voulait malgré tout un élément de cohésion sociale et un garant de l’égalité entre les individus qui le composent.

La Tunisie, par suite des bouleversements de toutes sortes qui ont touché le pays après l’effondrement du régime et en pleine transition démocratique, se retrouve aujourd’hui non seulement plongée dans une crise économique profonde, qui pose avec acuité le problème de la cohésion sociale, mais elle doit également faire face à une fragilisation de l’Etat et de ses institutions résultat d’une déliquescence du pouvoir, de la disparition des repères politiques traditionnels et surtout d’une perception souvent erronée de la liberté et de la démocratie.

Le 14 janvier, l’Etat tunisien, incarné exclusivement en la personne de son chef, s’est envolé avec celui-ci. Pourtant le grand soir de la chute du régime n’a pas donné lieu à de grandes réjouissances populaires, mais avait été célébrée par une campagne de pillages, de vandalisme et de violences perpétrés par des foules animées de haine revancharde, qui se sont acharnées sur les édifices publics et privés, tels ces Anglais de 1125 ou de 1272, qui passaient pour s’être livrés à des vols et à d’autres délits, parce qu’ils se disaient qu’à la mort du roi la paix du roi cessait d’exister- ou ces gens de Pavie qui, à la mort de l’empereur Henri II, détruisirent le château impérial, parce qu’ils prétendaient qu’il n’y avait plus d’empereur pour le posséder. Depuis, le peuple tunisien est parti en guerre contre un Etat désincarné, qu’il reconnait incapable de satisfaire immédiatement ses innombrables revendications, y compris parfois des plus fantaisistes. Depuis lors, il est devenu plus que jamais rétif à toute autorité, s’engageant dans une dangereuse dérive vers le tout-permis et le tout-gratuit que les différents gouvernements n’ont pas réussi à freiner. Les employés des entreprises, autant que les agents de l’administration, s’estimèrent alors libérés de toute obligation aussi bien vis-à-vis de leur hiérarchie que du public. Une tendance qui devait s’accentuer  au vu du piètre spectacle donné par la gente politique ainsi que par le désordre produit par une action gouvernementale constamment tiraillé entre la volonté d’agir et l’attentisme, l’impératif de se montrer autoritaire tout en restant magnanime, car bien qu’ayant le pouvoir, il manquait aux gouvernements successifs l’autorité qui seule permet de se faire obéir en inspirant croyance, crainte ou respect.

Mais quoi qu’on en pense, et nonobstant la nature répressive et parasitaire des régimes précédents, bien des Tunisiens se font une lecture positive de l’Etat malgré ses innombrables facettes. De  même que persiste chez un bon nombre d’entre eux un attachement sentimental profond à l’ordre incarné par l’Etat et ses institutions comme symbole de l’autorité et du pouvoir. Cette architecture stable, rigoureuse et solide qui tranche par rapport à la nouvelle allure anarchique à laquelle nous assistons, ne pouvait que susciter la nostalgie d’un passé où l’Etat était fort et puissant bien qu’injuste et corrompu.

L’autorité  de l’Etat, confrontée en plus  au phénomène de la mondialisation, du développement des  multinationales, des nouveaux moyens de communication de masse et l’émergence de modes d’action politique extérieurs aux États (ONG), est surtout remise en cause par l’absence ou la désorganisation des institutions publiques, le rôle désormais prépondérant de l’individualisme, de  l’économie de la débrouille, du commerce parallèle et  des trafics en tous genres qui ne sont parfois que le marché de la misère. Sous les coups de boutoir de la Troïka, la maison Tunisie s’est trouvée encore plus désorganisée et la Nation elle-même a bien failli cesser de constituer le cadre de référence pour penser le progrès et l’ordre social. Dans un tel contexte, une large frange de la société s’est considérée libre de toutes contraintes essentielles aux grandes entreprises collectives pour se lancer intégralement dans la course à l’enrichissement rapide et dans l’extrémisme religieux. Ces nouveaux acteurs s’organisent, se regroupent, défendent collectivement leurs intérêts privés et rongent l’action d’un Etat de plus en plus incapable d’imposer l’ordre et la loi. Quant aux autres, ils  demeurent confinés dans une  stratégie de survie qui n’est pas toujours transparente ni licite. Malade et profondément affaibli, l’Etat n’est plus à même de déployer l’énergie nécessaire face à la montée de l’agitation, des revendications, grèves, protestations et désobéissance aux lois. Ainsi, fondateur du pouvoir conçu comme une forme supérieure de vie sociale et une force agissante issue de la volonté générale, l’Etat se retrouve plus que jamais menacé dans ses fondements.

Le grand vent de liberté qui a soufflé en janvier 2011 a marqué théoriquement l’avènement d’une toute autre période de l’histoire de la Tunisie : celle  d’un Etat en voie de démocratisation. Mais dans un pays où la liberté signifie s’affranchir de toute autorité, l’Etat se retrouve débordé par l’ampleur des demandes sociales, incapable d’échapper au lancinant dilemme propre aux pays du Tiers-monde : plus de démocratie signifierait moins d’autorité, plus d’instabilité politique et sociale et plus d’incertitude quant à l’avenir. Il faut reconnaître que dans de tels pays l’Etat a toujours joué un rôle prépondérant comme correcteur des inégalités sociales, assumant des fonctions qui, dans une démocratie évoluée sont normalement dévolues à la société civile. Dans ce cas qui  oserait revendiquer moins d’Etat puisque, chaque fois que celui-ci se dérobe, se rétracte, qu’il cherche à réduire son intervention dans l’industrie, l’éducation, la régulation du marché, la santé, il provoque une levée de protestations. Dans quel marasme se retrouverait le pays si l’Etat devait se recentrer sur sa seule mission de régulateur du jeu économique et social et qu’au même moment le seul remède à la crise économique acceptable pour le peuple est justement dans un surcroît d’Etat : dans la création des richesses et des emplois, dans le traitement social du chômage, dans la lutte contre  la pauvreté, dans le soutien aux  denrées de base et dans la réglementation de la sphère du travail. Comme si cela ne suffisait pas déjà, on demande à l’Etat d’être en plus dans son rôle régalien pour lutter contre le terrorisme, la criminalité, la contrebande, le commerce parallèle, la corruption, la cherté des prix, la précarité, la baisse du pouvoir d’achat, tout en veillant au respect de la discipline budgétaire par la réduction de l’endettement, l’engagement de réformes structurelles  et ce, sans toucher aux acquis et sans envisager de se décharger des dépenses qui obèrent son budget. Dans un tel contexte et suivant une telle logique quel est le gouvernement qui aurait aujourd’hui suffisamment de cran pour s’adresser à ceux qui veulent que le monde change, mais ne veulent rien changer en eux-mêmes, et leur dire qu’il n’y a pas d’alternative  à telle ou telle décision censée éviter au pays une faillite annoncée. Autrement dit, qui risquerait de leur avouer qu’il n’y aura pas d’autre politique possible.

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