Tunisie : un sursaut salutaire

Trois ans après la chute du « système Ben Ali-Trabelsi », la Tunisie confirme sa mue politique, certes laborieuse et heurtée, mais réelle. L’impulsion du quartet issu de la société civile a permis de concrétiser le « dialogue national » en actes politiques (démission du premier ministre Ali Laarayedh en faveur de la nomination d’un gouvernement restreint et non partisan) et constitutionnels (adoption des articles de la nouvelle Loi fondamentale de la République tunisienne).

Le sursaut est salutaire, car il intervient après une grave crise politique qui a plongé le pays dans l’expectative. La paralysie de l’Assemblée nationale constituante suite à l’assassinat, le 25 juillet 2013, de Mohamed Brahmi (tué par balle comme l’avait été avant lui une autre figure de l’opposition de gauche, Chokri Belaïd) sur fond de dégradation de la situation sécuritaire, économique et sociale. L’actuel « déblocage politico-institutionnel » est le produit d’une combinaison entre des éléments externes (Ennahda a dû faire face à l’impact symbolique et psychologique à la déchéance politique des Frères musulmans en Egypte et à la pression diplomatique des chancelleries occidentales en faveur d’un changement de gouvernement) et des facteurs internes (le double assassinat politique suivi d’actes terroristes qui ont coûté la mort de plusieurs agents des forces de l’ordre). À cela s’ajoute la pression continue de l’opposition et de la société civile qui font la démonstration de leur capacité à exercer pleinement leur fonction de contre-pouvoir dans une démocratie naissante et balbutiante. C’est donc sous la contrainte que les islamistes d’Ennahda sont contraints de faire l’apprentissage de l’art du compromis. Les signes de pragmatisme et d’ouverture ne sauraient masquer les arrières pensées stratégiques et électorales : pour les islamistes, il s’agit de ne pas avoir à assumer seul, le bilan catastrophique de trois années de (mauvaise) gouvernance, dans des circonstances post-révolutionnaires il est vrai exceptionnelles.

L’art du compromis est également au cœur de la rédaction des articles de la nouvelle Constitution. Le Contrat social de la Tunisie moderne se dessine. Un Contrat social à la fois progressiste et islamo-conservateur, à l’image de la société tunisienne. L’équilibre qui prend forme n’en demeure pas remarquable au regard du rapport de force politique au sein de l’Assemblée constituante, largement favorable aux islamistes…

Outre la consécration d’une série de libertés et droits fondamentaux (individuels et collectifs), dont l’égalité entre les citoyens et les citoyennes (« égaux devant la loi sans discrimination »), un article illustre ici l’esprit de compromis qui anime les constituants : « L’État est le gardien de la religion. Il garantit la liberté de conscience et de croyance et le libre exercice du culte ». D’un côté, le principe de la liberté de conscience est consacré (ce qui en soi est exceptionnel dans le monde arabe) et la charia (ou Loi islamique) n’est pas « constitutionnalisée » ou reconnue comme source formelle du droit civil tunisien ; de l’autre, l’État tunisien, pourtant défini comme un « État civil », est amené à exercer une fonction ambigüe de « protecteur du sacré »… Le caractère équivoque de certaines dispositions constitutionnelles est un phénomène bien connu des constitutionnalistes. Il s’agit de situations qui permettent de souligner toute l’importance du pouvoir d’interprétation de la Loi fondamentale : qui aura le dernier mot pour fixer le sens de la Constitution, notamment en cas de conflit d’interprétation ?

L’actuel sursaut ne doit pas nous plonger dans l’idéalisme ou l’angélisme. La réalité tunisienne demeure une équation délicate à solutionner. Sur le front sécuritaire, la vigilance est de mise. On remarquera en effet que les attaques, attentats et assassinats surviennent à des moments cruciaux où la classe politique tentait de sortir des diverses crises qui ont jalonné cette période de transition. De plus, l’environnement régional est toujours aussi instable. La montée en puissance de l’insécurité et des forces djihadistes en Tunisie est la conséquence directe des conditions dans lesquelles le régime de Mouammar Kadhafi s’est effondré. En effet, cette chute s’est accompagnée d’un chaos qui a permis aux forces djihadistes liées à AQMI de pouvoir avoir accès directement ou indirectement aux arsenaux militaires des forces loyalistes et de renforcer ainsi sa capacité d’action, de déstabilisation, dans un espace sahélo-maghrébin structuré par des Etats-souverains, mais dont les frontières demeurent poreuses. C’est dans ce contexte que le département d’État américain vient de désigner les trois branches d’Ansar Al Charia de Benghazi, de Derna (Libye) et de Tunisie comme « organisations terroristes étrangères », ainsi que leurs chefs respectifs, à savoir Ahmed Abou Khattalah, Soufiane Ben Qumu et Seïf Allah Ben Hassine, communément appelé «Abou Iyadh», comme « terroristes internationaux ».

Les citoyens et les autorités demeurent confrontés à la stratégie du chaos qui guide l’action terroriste des salafo-djihadistes, une stratégie de déstabilisation du pays qui représente encore un risque pour la « normalisation » de la transition démocratique d’un pays déjà empêtré dans une profonde crise économique et sociale. Le sentiment de « désenchantement démocratique » et un discours populiste (ou « anti-classe politique ») gagnent le peuple tunisien. Y répondre suppose des résultats concrets en faveur de l’amélioration de la condition économique et sociale des plus défavorisés (en particulier dans les régions de l’intérieur et dans les banlieues populaires de Tunis), mais aussi des classes moyennes. Le niveau de l’inflation et d’une série de taxes atteint de telles proportions que les avancées politiques et démocratiques risquent d’être annihilées par les contestations populaires accablées par les défaillances économiques et les régressions sociales.

 

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