Entreprises tunisiennes : passage de témoin

Etonnante Tunisie ! Dans la brume politique, sans visibilité aucune, derrière le vacarme délirant de politiques en furie, à des années-lumière des exigences de l’économie, les entreprises tunisiennes ne se sont pas laissé entraîner par les courants dérivants. Elles n’ont pas baissé pavillon. Elles naviguent à vue, au beau milieu des récifs, contre vents et marées. Elles essuient les tempêtes politiques, les unes plus violentes que les autres, et elles en sortent, à chaque fois, miraculeusement sans dégâts significatifs. Bien plus, elles émergent, plus déterminées et plus outillées intellectuellement et psychologiquement. A croire que ce qui ne tue pas rend plus fort.

Exposées depuis plus de trois ans à des chocs internes et externes d’une rare violence, nos entreprises, du moins les plus importantes de la sphère privée, bravent le mauvais temps et s’ouvrent de nouvelles voies de passage, localement et à l’international, face à une concurrence exacerbée.

L’édition 2014 du classement des 500 entreprises tunisiennes apporte l’illustration du dynamisme et de la vitalité des grands groupes privés, peu impactés par l’atonie de l’économie, les remous internes et la crise de la zone Euro. Le contraste est saisissant avec le secteur public en recul, pourtant peu exposé à la concurrence internationale, qui affiche ses pires résultats. Les entreprises publiques, hier encore fleurons de l’industrie et de l’économie nationale, sont à la traîne, saisies par le doute et par d’infinis questionnements. Elles ne paraissent plus maîtres de leur destin.

L’année 2012 a consacré définitivement la suprématie du secteur privé, qui caracole désormais en tête du classement. Il s’est produit, à l’évidence, un passage de témoin ou si l’on veut, une redistribution des cartes économiques au profit du capitalisme privé dans ce qu’il a de plus performant, de plus déterminé, c’est-à-dire de plus inséré dans la mondialisation. A de très rares exceptions, les marches du podium sont prises d’assaut par des groupes privés, qui combinent désormais croissance interne et externe, via rachat d’entreprises, privatisation, internationalisation,…

Les entreprises publiques, naguère figures de proue de l’économie nationale, de par leur positionnement stratégique, aux larges capacités d’investissement, d’exportation et de création d’emploi, sont aujourd’hui en grande difficulté quand elles ne sont pas à l’agonie, plombées qu’elles sont par un sureffectif qui confine à la paralysie, par une explosion des charges salariales et par des grèves et des arrêts de production à répétition. Celles qui, hier encore, étaient les principales pourvoyeuses de fonds de l’Etat, vivent aujourd’hui à ses crochets, grâce notamment- mais jusqu’à quand- au recours des banques… publiques, qu’elles menacent d’entraîner avec elles dans leur chute qui semble programmée à brève échéance, si rien n’est entrepris dans l’immédiat.

Aussi grand qu’ait été le recul des entreprises publiques qui contribuent pour plus de 40% à la valeur ajoutée globale, l’économie nationale ne s’est pas effondrée, comme on pouvait le craindre. Qu’est-ce à dire sinon que c’est le secteur privé qui a servi de principal moteur de la croissance. Moins d’ailleurs en relançant les investissements qu’en utilisant davantage ses propres capacités de production pour répondre à un surcroît de demande, induit par la hausse des salaires- dans la fonction publique notamment-, les exportations détournées ou à domicile, en raison de l’installation de ressortissants libyens en Tunisie. L’offre privée s’est ajustée, sans aucun plan d’accompagnement, à une demande en hausse rapide, à un moment où l’environnement des affaires n’est pas au beau fixe, où des apprentis politiques jetaient le discrédit sur le patronat, en mal d’assurance.

La capacité de résilience du secteur privé est aujourd’hui un fait établi. Et il y a là un réel motif de satisfaction. Mais aussi que de regrets à l’idée que le pays s’est délibérément privé d’une immense réserve de croissance ! Imaginons un instant le secteur public libéré de son corset administratif, de ses contraintes extra managériales, de ses poids morts et de charges exorbitantes qui n’ont pas raison d’être, un secteur public pouvant aller, à l’instar des entreprises privées, jusqu’à la limite de son potentiel de développement. Le résultat aurait été tout autre : une forte reprise de l’investissement public et privé, local et étranger, et une croissance pas loin de 5 à  6 %. De quoi contenir chômage, déficit, dette et hausse des prix. Des regrets aussi ? Sans doute, car à voir de près les performances du secteur privé, il y a matière à réflexion et à inquiétude. Pour l’essentiel, en effet, ce sont les grands groupes, capables de faire face au désordre actuel qui émergent du lot, qui tirent leur épingle d’un jeu devenu fort aléatoire.

On s’en aperçoit à la lecture du tableau : les PME/PMI et plus encore les TPE (très petites entreprises) ont pâti de la dégradation de l’environnement économique, interne et externe, et du recul de l’Etat de droit et de l’Etat tout court. C’est pourtant à ce niveau que se concentrent  les gisements d’emploi et les prochains relais de la croissance. Dans le damier industriel national, les cases du milieu se sont dégarnies quand elles ne se sont pas désespérément vidées, offrant ainsi l’image d’une économie duale, à deux vitesses. Les PME/PMI risquent de connaître le même sort que la classe moyenne, aujourd’hui tirée vers le bas.

C’est un fait qu’il y a peu d’entreprises en Tunisie et qu’il faudrait en créer davantage pour se mettre en conformité avec les ratios en vigueur dans les pays émergents. Il faut aussi et surtout beaucoup plus d’entreprises de taille intermédiaire, si l’on veut renforcer les chances de développement de nos champions nationaux et donner une vraie perspective aux jeunes sans emploi.

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