Khaznadar, Laraayedh et les révoltes fiscales

Impôts et mouvements sociaux ont une longue histoire commune et continueront sans doute dans les siècles à venir à s’influencer mutuellement, la justice fiscale étant un mirage que l’on poursuit sans jamais atteindre. Le couple impôt-révolte sociale n’appartient pas à un pays donné ou à une région donnée ou à une culture donnée. On le retrouve partout et de tout temps là où un groupe humain décide de vivre ensemble. En d’autres termes, l’histoire humaine a consigné, consigne et consignera encore un nombre infini d’émeutes et de révoltes dont la cause centrale est la mauvaise répartition de la charge fiscale. Chaque fois que l’éthique redistributive est ignorée, chaque fois que l’Etat adopte une attitude de fuite en avant face à sa responsabilité d’une juste régulation des charges fiscales, il y a forcément des troubles sociaux.

L’histoire de la Tunisie ne fait pas exception. Elle est truffée de révoltes menées par les pauvres chaque fois que la pression fiscale devient intenable, chaque fois que l’augmentation de l’impôt réduit brutalement les moyens de subsistance des gens, au point de menacer leur intégrité physique. Car, l’histoire le prouve, il n’y a pas que la sècheresse qui provoque disette et famine, l’impôt aussi peut les engendrer.

La révolte « fiscale » la plus célèbre en Tunisie fut celle menée par Ali Ben Ghedhahom en 1864. A l’époque, Mustapha Khaznadar, le Premier ministre du Bey, doubla du jour au lendemain l’impôt (Mejba). Le dirigeant tribal Ali Ben Ghedhahom (originaire de la tribu Majer) décréta la révolte et la « désobéissance fiscale ». La réaction violente des soldats du Bey rallia à lui toutes les autres tribus (Ouled Ayar, Jlass, Hemamma, Oueslat et Frachich). A l’exception de quelques rares régions, dont Tunis, le vent de la révolte soufflait partout en Tunisie. Moins de deux décennies après cette crise fiscale majeure, le Bey fut obligé de signer les accords du protectorat avec la France et le pays entra dans la nuit coloniale qui dura trois quarts de siècle.

Sans doute les conditions de la Tunisie de 1864 sont différentes de celles de 2014. Toutefois, et bien qu’un siècle et demi exactement séparent les gouvernements de Mustapha Khaznadar et de Ali Laarayedh, les similitudes sont énormes. Aussi bien en 1864 qu’en 2014, le pays est mis au bord de la faillite par l’incompétence des hommes en charge de l’Etat tunisien. Aussi bien Khaznadar que Laarayedh se retrouvent avec des caisses vides, une économie en panne et la perspective cauchemardesque de ne plus pouvoir payer les fonctionnaires de l’Etat. Le gouvernement Khaznadar n’avait d’autre choix que de presser encore les pauvres comme on presse un citron en doublant la Mejba, l’impôt payé par les petites gens. Le gouvernement Laarayedh n’a rien trouvé de mieux à faire que de recourir à l’augmentation de l’impôt pour des gens qui ont déjà bien du mal à nourrir leurs familles.

Le malheur du gouvernement Laarayedh est que non seulement il est impuissant face à l’augmentation vertigineuse des prix des denrées alimentaires, à l’inflation galopante et à la dégradation du pouvoir d’achat des citoyens des classes moyennes et pauvres, mais il trouve encore le moyen de les accabler par de nouvelles augmentations d’impôts.

Il est frappant que, même si en 2014 il n’y a pas de personnage emblématique de l’envergure de Ali Ben Ghedhahom pour  jouer les meneurs, les régions qui ont pris l’initiative de la révolte contre l’injustice fiscale du gouvernement Laarayedh sont pratiquement les mêmes que celles qui étaient entrées dans la désobéissance fiscale en 1864.

Cela dit, le gouvernement Khaznadar était moins impopulaire en 1864 que ne l’est le gouvernement Laarayedh en 2014. Une simple opération arithmétique fournira la preuve. Khaznadar avait uniquement les classes déshéritées et pauvres contre lui. Laarayedh a contre lui les classes déshéritées, pauvres, moyennes et riches, le syndicat patronal, le syndicat ouvrier, tous les corps de métier, la société civile, bref tout le monde, à l’exception des militants de base d’Ennahdha, des gros bras autoproclamés « gardiens de la révolution » et des quelques douzaines de militants du CPR de Marzouki, et du parti Wafa de Ayadi.

En dépit de cette impopularité sans précédent dans l’histoire millénaire du pays, Laarayedh s’est accroché désespérément à son poste. A le croire, ce n’est pas le pouvoir qui l’intéressait, mais c’est notre sort à nous qui l’inquiétait. En clair, il ne pouvait pas se permettre de nous livrer n’importe comment, n’importe quand, à n’importe qui. Notre sécurité et notre bien-être lui tenaient tellement à cœur, et il en a pris tellement soin en tant que ministre de l’Intérieur et en tant que chef du gouvernement qu’il voulait faire durer le plaisir le plus longtemps possible.

Ne soyons pas ingrats. Rendons lui la pareille et disons que, contrairement à ce que prétendait « la presse de l’opprobre », les mouvements sociaux qui ont secoué le pays ne sont pas des révoltes fiscales, mais le peuple, toutes classes confondues, inquiet des rumeurs de démission de Laarayedh, qui a manifesté massivement pour exiger son maintien à son poste…

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