Marzouki ou l’obstination déraisonnable

Au Moyen-Âge, en Occident, un veilleur de nuit passait dans les rues, sans tambour ni trompette  en criant : « Oyez, oyez bonnes gens, il est onze heures, dormez tranquilles ! » En cette fin d’année 2013, nous sommes beaucoup plus évolués. Pas besoin qu’un pauvre diable se gèle la nuit pour tranquilliser ses congénères moyennant un salaire de misère. Nous avons beaucoup mieux : un président de la République qui, gratuitement, nous rassure sur notre avenir en recevant le gouverneur de la Banque centrale venu l’entretenir de la situation économique du pays. Selon un rituel institutionnel aussi suranné que désuet, hérité de l’ancien régime, qui  veut que le représentant de l’autorité monétaire  se doit de rester toujours imperturbable, docile et accommodant, le Gouverneur de la BCT est venu rendre compte au président de la République de la situation économique du pays, du projet de budget qui sera soumis à débat et des défis économiques et de croissance que ce budget entend réaliser. Une vraie mise en scène à laquelle il fallait s’associer par égard pour une autorité politique aussi peu compétente que M. Marzouki.

La caricature prend toute son ampleur lorsque le président se met à prodiguer ses précieux conseils  au professeur d’économie, le sommant presque de veiller à ce que la croissance tienne une place importante dans le projet de budget et de faire en sorte que ce budget prenne soin de préserver le pouvoir d’achat des classes moyennes et modestes. De telles banalités, qui prennent dans le communiqué l’allure d’un vaste programme de gouvernement, étaient adressées à celui qui, le 6 décembre  dernier, avouait son désarroi quant au blocage de la situation politique  du pays, en révélant publiquement à quel point il était embarrassé de ne savoir quoi dire aux institutions financières internationales.

Tout récemment, une rumeur avait circulé sur le remplacement de M. Marzouki par H. Jébali. Elle a été immédiatement démentie par les instances du parti islamiste comme étant de pure fantaisie. Elle succède pourtant à une autre rumeur, plus persistante cette fois et qui fut déclarée à son tour sans fondement. Elle parlait de tractations secrètes entre Ennahdha et Nidaa Tounes pour le remplacement imminent du chef de l’Etat par Béji Caïd Essebsi. Des démentis qui nourrissent la rumeur elle-même et la relance sur de nouveaux thèmes. Simples racontars ou souhaits enrobés dans des on-dit, leur récurrence révèle la lassitude générale envers un Chef d’Etat dont la seule vertu est d’être provisoire. Sous Ben Ali, la rumeur n’était pas absente de la vie politique, mais elle était une stratégie de résistance face à un régime qui avait verrouillé toutes les alternatives politiques, bâillonné toute liberté d’expression et fait de la méfiance et de la suspicion un véritable mode de gouvernement. Les rumeurs venaient ainsi nourrir des propos saisis dans des conversations privées, des informations circulants « sous le manteau », ou étaient tout simplement une instrumentalisation des logiques policières destinées à sonder l’effet social  d’une initiative gouvernementale.  Aujourd’hui, fondées ou pas, les rumeurs déclenchent les mécanismes journalistiques et constituent une source formidable pour approcher l’opinion publique.

Dans un climat d’incertitudes, comme celui que traverse le pays, où il s’avère si difficile de vérifier les données, les « affaires »  deviennent un terrain privilégié pour le développement des rumeurs. Elles s’y nourrissent d’hypothèses, de supputations, de contradictions, d’informations incomplètes ou tronquées. En combinant l’étude de leurs thèmes récurrents avec celle de leurs contextes d’apparition et de leurs modalités de circulation, ces rumeurs ne peuvent alors  être que l’expression des aspirations d’une société excédée par les décisions personnelles du président de la République qui n’obéissent à aucun protocole ni  ne relèvent d’aucune  tradition. Par ses incartades notoires, ses déclarations choquantes, ses comportements impulsifs, ses postures erratiques, ses  maladresses et ses incongruités, il s’est montré totalement inapte pour une telle fonction.

Au lendemain de son investiture, exhibant sa Tunisianité supposée, par une mise en scène vestimentaire péremptoire, Marzouki pensait, avec l’ingénuité de celui qui croit pouvoir refaire le monde, qu’il suffirait d’occuper le Palais de Carthage pour agir et jouer un rôle actif  dans l’accélération  du changement. En intervenant tous azimuts, il croyait impressionner le peuple en adoptant  une série de dispositions  symboliques faite de modestie et d’économie. Sauf que,  prisonnier du manque de prérogatives qui lui ôtait presque toutes les compétences lui permettant d’agir, il s’est retrouvé à l’écart du processus décisionnel et devait apprendre à se cantonner dans un rôle de pure représentation qui lui valut  d’être honoré de quelques sobriquets moqueurs et désobligeants qui répondent au besoin de ce  peuple désenchanté dont il se proclama le fils, le ramenant ainsi dans la sphère de monsieur Tout-le-Monde. Le plus récent et le plus cruel de ces qualificatifs résumait moins son incapacité à agir que l’insignifiance de ses prérogatives.

Aux rumeurs incontrôlables qui ne cessent d’accabler M. Marzouki, il faut ajouter la procédure de destitution engagée par plus de 70 députés, la publication du Livre noir et les lamentables revirements de la présidence, les poursuites en justice pour diffamation et atteinte à la vie privée et les innombrables quolibets dont on ne cesse de l’affubler. Autant de raisons pour qu’il renonce volontairement à sa fonction. Car savoir renoncer au pouvoir au moment qu’il faut n’est nullement un déshonneur et c’est toujours mieux que d’être poussé dehors. En prenant cette décision, M. Marzouki se retrouvera en compagnie de puissants qui avaient un pouvoir immense et qui pourtant y avaient renoncé : à commencer par l’empereur Dioclétien, Célestin V en 285, Christine de Suède, le général De Gaulle, le pape Benoît XVI, Fidel Castro, l’émir du Qatar, le Dalaï Lama ;  rien que des personnalités prestigieuses qui ont marqué leur époque. Certes, il n’y a là aucune comparaison possible, mais pour quelqu’un qui s’est hissé à la magistrature suprême mandaté par 7000 voix, c’est toujours mieux que d’être poussé à la démission. Mais pour cela il faut avoir du courage, de la dignité, le sens de l’honneur et se rappeler que l’abdication est un acte souverain et qu’on n’est jamais autant souverain que lorsque justement on se défait du pouvoir.

Reste à savoir maintenant comment il va vivre cet événement, si tant est qu’il se produise. Que lui arrivera-t-il lorsqu’il cessera d’être président ? Le choc d’abord, et le désespoir ensuite de quelqu’un qui est venu au pouvoir par accident. Désemparé, il ne saura plus comment organiser sa vie. Il connaîtra alors en plus d’une souffrance, un sentiment d’abandon, voire d’humiliation. Sa douleur d’avoir perdu le pouvoir sera à la mesure de l’acharnement qu’il a développé pour le conquérir et éventuellement le conserver le plus longtemps possible. Et c’est au moment où il le perdra qu’il découvrira à quel point il y tenait. Tel qu’il sera congédié, il n’aura même plus l’envie de se battre, de se refaire, de se reconstruire, d’être utile ou d’accomplir n’importe quelle mission de réflexion. Car pour cela il faut être un homme de pensée et d’écriture, capable d’assumer d’autres responsabilités. Bref, de prouver qu’il n’est pas mort. Or, tout cela exige sagesse, sérénité, l’estime de soi-même et celle des autres ; des qualités qui malheureusement  lui manquent piteusement.

Souhaitons-lui bonne année quand même !

 

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