Tunisie : Pari risqué

Il est écrit quelque part que la Tunisie ne peut enfanter que dans la douleur, en quelque sorte en forçant le destin. C’est dans nos gènes. Nous aimons côtoyer, provoquer le danger et les menaces extrêmes avant de nous raviser à l’ultime instant quand le pays est à deux doigts de basculer dans le vide et le chaos. L’issue de la première manche – qui a failli être la dernière – du dialogue national en apporte de nouveau la démonstration.

L’incitative du quartet, dans les conditions que l’on sait, avait suscité, dès son annonce, un réel espoir qui n’a pas résisté à la montée en règle de la confusion, de la suspicion, savamment entretenues jusqu’à présager de son échec et du scénario du pire.

C’est quand tout paraissait compromis, au bord de la rupture que la lumière fut. On vit monter de ce conclave politico- sociétal, parrainé par le quartet, la colonne de fumée blanche. Soulagement et délivrance, quoi qu’on ait pu dire. Le dialogue est une fois de plus sauvé in extremis du naufrage. L’invité-surprise, le nominé de la dernière heure, a franchi tous les obstacles, fût-ce en les contournant, même si au passage l’opération a soulevé protestations et sautes d’humeur, moins sur sa personne et ses qualités professionnelles et humaines que sur la démarche qui l’a porté sur la première marche du podium. La nuance est de taille, elle signifie l’absence de toute opposition frontale et de toute hypothèque politique.

Si bien que ses chances de réussite ne sont nullement mises en cause par ceux-là mêmes qui ne lui ont pas apporté leur soutien. Le miracle à la tunisienne s’est de nouveau produit. D’autant que le Mehdi sorti du chapeau du dialogue national, avec la bénédiction du quartet, n’est pas sans rappeler la mythologie qui a longtemps fleuri dans les contrées  arabo-musulmanes. Attendu Mehdi Jomaa ? Peut-être. Même si tel est le cas, pourquoi bouder notre propre plaisir ? S’il n’a pas été plébiscité par tous, il ne sera rejeté par personne, ni par aucune formation politique en opposition avec la troïka. A défaut d’une adhésion franche et massive, il peut se prévaloir d’une neutralité assez bienveillante, ce qui, il faut bien en convenir, le place en bonne posture pour entreprendre la formation de son propre gouvernement.

L’opposition qui n’a pas pris part au vote final en faveur de la désignation de Mehdi Jomaa, à la tête du prochain gouvernement de transition, ne pouvait faire moins que des déclarations
et réserves de principe tout à fait compréhensibles. Aucun
signe de désaveu définitif. Pas de critiques de fond, si ce n’est qu’elle lui reproche de faire partie du gouvernement « démissionnaire ». Argument peu convaincant, car il eût fallu pour cela adopter la même attitude à l’égard de ceux logés à la même enseigne et qui ont bénéficié de sa mansuétude. Pour le reste, tout le monde s’accorde à le juger sur ses actes, sa force de caractère, son indépendance d’esprit, sa volonté et sa capacité d’appliquer dans son intégralité la feuille de route du quartet, qui ne se limite pas à un simple échéancier, aussi contraignant soit-il. Celle-ci est bien plus importante puisqu’elle met en perspective un plan d’urgence, aux lignes d’action bien définies. Il lui est tout demandé, sans lui accorder le moindre répit.

Le nouveau locataire du palais de la Kasbah doit former un gouvernement restreint, resserré, au-dessus de tout soupçon, de proximité politique, affirmer lui-même sa propre autonomie de décision, désigner des ministres dont la compétence n’aura d’égale que leur indépendance et sans aucun soupçon d’inflexion partisane.

Il doit combattre le terrorisme, sachant que le ventre qui a enfanté ce monstre est encore fécond, dissoudre les ligues de protection de la révolution, aux ramifications troubles et troublantes. Il doit rétablir, dans un délai très court, la sécurité, remettre de l’ordre républicain dans ce qui reste de la maison Tunisie, restaurer la confiance, redresser l’économie qui n’en finit plus de se dégrader. Il doit inverser la courbe du chômage, celles des prix, des déficits et de la dette. Il doit s’attaquer à la pauvreté, enrayer les déséquilibres régionaux, réduire la fracture sociale. Il lui est expressément demandé de remettre  les choses à l’endroit dans les différents corps et organismes des institutions publiques, bouleversés par des nominations à divers niveaux de responsabilité de personnes, au seul motif de leur appartenance politique, au mépris  des sacro-saintes règles de rationalité et d’efficience. Il doit, il doit…

Vaste programme, sur fond d’instabilité chronique et de dégradations ininterrompues des fondamentaux macroéconomiques, alors que le temps lui est compté. Les délais qui lui sont prescrits sont si courts – la seule chose sur laquelle tout le monde s’accorde – qu’aucun gouvernement digne de ce nom ne peut tenir, au regard de ce qui lui est demandé dans les conditions du moment.

Au final, à la fin des fins pour ainsi dire, il a pour mission de monter au front, d’engager la plus difficile des batailles de la transition pour conduire le plus vite possible, sans grands moyens, le pays à des élections libres et transparentes. Tout aussi, sinon plus transparentes, que celles que nous avons connues en 2011, ne souffrant d’aucune irrégularité et ne pouvant faire l’objet d’aucune contestation ultérieure.

A l’impossible, serions-nous tentés de dire, nul n’est tenu. A charge pourtant pour le prochain gouvernement Jomaa de faire l’exception. Impossible, le terme ferait sourire Mehdi Jomaa, habitué qu’il est à évoluer à la frontière du possible de par les responsabilités antérieures qu’il exerçait dans l’univers difficile et heurté des multinationales.

Du ministère de l’Industrie qu’il dirigeait, il s’est fait une idée précise de la complexité de la situation. De ce qu’il a déjà entrepris en si peu de temps ou de ce qu’il a voulu faire ou n’a pu réaliser, faute d’appui nécessaire, on devine la nature de ses choix économiques et sociaux que ne récuseraient pas patronat et syndicat ouvrier.

Le prochain chef du Gouvernement, à la tête bien pleine et bien faite et dont on dit qu’il est obstiné, a vite fait de franchir le mur du son de l’action politique. Il a une conception de la politique – en apparence tout au moins -, neuve et moderne. Il agit plus qu’il ne parle, si ce n’est à chaque fois pour aller droit à l’essentiel, sans désorienter ni désappointer ses interlocuteurs.

Il est sans doute, à cause de sa formation scientifique et de son expérience professionnelle, peu prolixe. Il est davantage dans le mouvement et plus porté sur l’action avec pédagogie, soin, méthode et application. Son passage au ministère de l’Industrie  a été un test probant pour révéler ses capacités de rassembler, d’impulser, de motiver sans discriminer.

Seule valeur dominante, seul point de ralliement autour de lui : l’exigence de compétence et d’éthique. Il est appelé aujourd’hui à dupliquer cette expérience sur une plus vaste échelle : s’entourer d’une équipe ministérielle conforme en tout point aux exigences de compétence, de neutralité politique, de probité et de rectitude morale. Il est peu de responsables politiques, aujourd’hui qui ont un tel niveau d’estime chez le patronat et le syndicat ouvrier. C’est si rare d’être plébiscité par les deux principaux partenaires sociaux que seul le gouvernement d’Ennahdha a réussi à fédérer !

Du gouvernement de l’entreprise avec les attributs qu’on lui connaît au plus haut niveau de la gouvernance politique à laquelle il se prépare, il y a loin de la coupe aux lèvres. Il va devoir diriger de vrais ministres, dont il doit assurer cohésion et cohérence, former une équipe unie, solidaire dans l’effort et poursuivant les mêmes objectifs, à travers une organisation aussi simple qu’efficace. Il est peu probable qu’il s’accommode de solutions toutes faites, ce qui serait contraire à sa démarche de manager de haut rang. Il dessinera l’architecture du gouvernement, le découpage ministériel, le périmètre d’action selon la qualité, le tempérament, le caractère et l’envergure des hommes et des femmes qui composeront le gouvernement. Inutile de spéculer sur le nombre. L’équipe devrait être restreinte, autant par exigence d’efficacité que par souci d’économie, à l’heure où tout le pays est appelé au sacrifice pour soulager nos déficits et notre endettement.

Ce que l’on sait à travers ses entretiens avec les responsables des partis qu’il a déjà rencontrés, c’est qu’il s’emploie résolument à aller à la rencontre de la jeunesse du pays, cœur battant de cette Tunisie éternelle. A 52 ans, il a l’air terriblement juvénile !  Les jeunes qui crient leur impatience, projetés qu’ils sont dans la mondialisation, s’y reconnaîtront, les autres, ceux qui sont en rade, sur le bas-côté de la route, subissant les affres du chômage et de l’exclusion, attendent beaucoup de lui.

Les régions qui vivent une frustration permanente, qui n’ont pu bénéficier des fruits de la croissance, l’interpellent et le sollicitent avec insistance. Elles sont au bord de l’exaspération et ont déjà perdu patience. Il doit en faire sa priorité nationale : son gouvernement ne pourra avancer, si le ventre mou de la Tunisie est en grande difficulté. Il y a fort à parier qu’il consacrera sa première sortie, sitôt investi, à revenir sur les pas de la route de la révolution.

De Sidi Bouzid au bassin minier, il y a beaucoup à faire pour redonner espoir à cet arc régional, aujourd’hui en colère. Il faut un signal fort pour exprimer la volonté du nouveau gouvernement d’intégrer ces régions dans la dynamique de développement. Ce ne sera pas le seul : à compétence égale, ces régions doivent être représentées au sein du gouvernement sans qu’elles aient à bénéficier d’une quelconque discrimination positive. Elles ne manquent pas de talents et de compétences de haut niveau. Chez les femmes surtout, figures emblématiques de ce pays qui leur doit tout : sa modernité, son ouverture d’esprit et sur le monde et son désir d’avenir.

Rarement gouvernement n’aura à assumer de telles responsabilités, avec autant de contraintes et dans un tourbillon de revendications et de remises en cause à donner le vertige. L’ultime étape de la transition est loin d’être une sinécure. Le pari est risqué. Mehdi Jomaa doit pouvoir naviguer dans une mer démontée au milieu des récifs. Saura-t-il tenir le cap contre vents et marées ? A son avantage : le soutien de l’UGTT et de l’UTICA et le préjugé favorable de la société civile, lassée jusqu’à l’écœurement des manigances et de l’hypocrisie des politiques.

L’homme a du caractère, le pied marin et ne craint pas les défis pour s’imposer en véritable capitaine de son gouvernement. On le dit résolu et déterminé à mener la barque à bon port. Il en assumera l’entière responsabilité. On le voit déjà à sa manière de vouloir se présenter en véritable président du gouvernement de tous les Tunisiens.

déjà entamé un marathon de rencontres pour connaître et se faire connaître. Il met en avant sa capacité d’écoute, son plan de salut national et son indépendance. N’étant prisonnier d’aucun camp, il peut rassembler large. A charge pour lui de rétablir au plus vite la confiance, sans laquelle il ne peut y avoir de choc de croissance pour sortir le pays de l’ornière. Autrement, son pari sera des plus risqués

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