Egypte-Tunisie: nos islamistes sont-ils plus futés que les autres ?

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photo d'archives

L’Egypte est en deuil après l’attentat de Mansoura contre un bâtiment de la police qui a fait une quinzaine de morts  et plus de 100 blessés, sans compter les dégâts matériels énormes provoqués par l’explosion de la voiture bourrée d’explosifs, probablement conduite par un kamikaze. Que le Premier ministre Hazem Beblaoui classe la confrérie, fondée il y a plus de huit décennies par Hassan Al Banna, dans le registre des organisations terroristes, cela ne va pas beaucoup aider les autorités égyptiennes à stabiliser le pays.

L’Egypte est en train de payer le prix de 80 ans de négligence, d’indifférence et parfois de complicité avec un mouvement qui, dès sa naissance en 1928, avait montré son vrai visage : l’exploitation du sentiment religieux et la transformation de la religion en un fonds de commerce à des fins politiques. La violence étant l’unique moyen de gérer la relation avec les adversaires, ce mouvement aurait dû être déclaré « organisation terroriste » et exclu de la scène depuis 1948 au moins, année où le Premier ministre du roi Farouk, Nokrachi Pacha, avait été assassiné par les « Frères ».

Nasser, après son accession au pouvoir en 1952, leur avait fait la chasse, réduisant fortement leur influence, sans parvenir à les vaincre. Mais leur homme providentiel était Anouar El Sadate qui les avait aidés à se revigorer, à se développer et à renforcer leur présence au sein des populations pauvres d’Egypte. Sadate n’était pas l’un des leurs, mais sa stratégie désastreuse, consistant à faire du mouvement des « Frères » un contrepoids contre les forces de la gauche égyptienne, avait fortement contribué à faire entrer l’Egypte et le monde arabe  dans un cycle de turbulences et de troubles générés par l’islam politique. En guise de remerciements pour ses services, il fut assassiné en octobre 1981, par Khaled Islambouli, lors du défilé militaire organisé à l’occasion du huitième anniversaire de la « victoire » de la guerre de 1973.

Il va sans dire que ce n’est pas uniquement la stratégie de Sadate qui est responsable des ravages provoqués par l’islam politique, toutes tendances confondues, dans le monde arabe. Il y a bien sûr le jeu trouble que jouait l’Arabie Saoudite grâce à ses moyens financiers faramineux, le rôle des Etats-Unis en Afghanistan depuis 1980 et en Irak depuis 1990, l’incapacité congénitale des régimes dictatoriaux du monde arabe à assurer un minimum d’ouverture politique et de développement économique, autant de facteurs qui, solidairement, ont balisé le terrain au développement fulgurant de l’islam politique.

Le problème avec les mouvements islamistes est qu’ils refusent d’emblée la société qui les a vus  naître et, plutôt que de s’adapter à elle, ils veulent la transformer à leur image, par la violence s’il le faut.

Leur arrivée au pouvoir par le pur des hasards en Tunisie et en Egypte les a mis à nu. Ils n’ont pas perdu de temps pour dévoiler leur véritable nature : incompétence, duplicité, arrogance, népotisme, corruption, concussion et, par-dessus tout, une détermination à reproduire les méthodes dictatoriales qu’ils dénonçaient avec virulence quand elles étaient utilisées par Ben Ali et Moubarak.

Leur brève gestion du pouvoir et ses conséquences sur l’économie et la société étaient si désastreuses dans les deux pays que des dizaines de millions d’Egyptiens ont défilé dans les rues pour exiger leur départ, et que la pression populaire et l’opposition politique en Tunisie ont forcé le pouvoir islamiste de céder le pouvoir à un gouvernement « neutre » pour terminer l’interminable période transitoire.

Mais ici, une question centrale se pose : les dirigeants islamistes tunisiens vont-ils finir par nous prouver qu’ils sont plus futés, plus intelligents que ceux de Libye, d’Egypte et de Syrie qui n’ont pu éviter le cycle infernal de la violence ? Ou alors la société tunisienne est-elle plus apte que les autres à apprivoiser l’ogre islamiste et à l’adapter à elle plutôt que de s’adapter à lui ?

Quelle que soit la ou les réponses données à l’une ou l’autre de ces questions, il est clair qu’en Tunisie, on s’en sort relativement mieux que les pays affectés par une violence plus meurtrière.

On a dit que l’une des caractéristiques des islamistes, où qu’ils soient, est la duplicité et le double langage.  Le chef de nos islamistes, Rached Ghannouchi, est loin d’être d’une cohérence exemplaire dans ses propos et ses discours. Cependant, cette fois, il est allé un peu trop loin dans la duplicité. A moins que cette fois il dise vrai, soit parce qu’il a lui-même changé, soit parce que les conditions spécifiques de la Tunisie l’ont finalement forcé à changer.

De quoi s’agit-il ? D’une interview que Ghannouchi a accordée à… un psychanalyste juif d’origine tunisienne, Gérard Haddad, publiée dans un site français.

Dans cette interview, le chef islamiste a étonné plus d’une fois le psychanalyste. En effet, comment ne pas être étonné quand on entend Ghannouchi affirmer : « Pour moi, la meilleure référence, le meilleur exemple de sociétés alliant démocratie et justice sociale, ce sont les pays scandinaves, et nous comptons nous en inspirer. » Ou encore : « Notre parti veut être comparé aux partis chrétiens-démocrates qui existent en Europe ».

Le psychanalyste a-t-il réussi à tirer la vérité de la bouche de Ghannouchi, ou celui-ci, tout comme il le faisait souvent avec les journalistes, n’a fait que manier avec son interlocuteur l’art de la duplicité ? Ghannouchi  et son parti se sont-ils finalement rendus à l’évidence que dans ce pays têtu, ils n’ont guère le choix qu’entre s’adapter ou disparaître ? L’avenir nous le dira.

En attendant, on se prend à rêver déjà du modèle norvégien chez nous et de l’honneur qui nous revient de droit d’avoir donné au monde le premier mouvement démocrate-islamique qui a rompu définitivement avec l’islamisme-intégrisme, tout comme la social-démocratie scandinave, qui plaît tant à Ghannouchi, avait rompu il y a longtemps et définitivement avec le marxisme-léninisme.

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