Achraf Ayadi : « La Loi de finances est à revoir en profondeur »

Dès le coup d’envoi des débats budgétaires relatifs à la loi de finances 2014, au sein de l’Assemblée nationale constituante, l’Economiste Maghrébin a contacté Dr. Achraf AYADI, expert bancaire et financier basé à Paris, qui lui a exprimé ses doutes et ses inquiétudes à propos de la LDF. Le problème de la Loi de finances 2014 ne se limite pas au fait de reporter sa discussion au sein de l’Assemblée nationale constituante ou non nous déclare-t-il : « Reporter le vote de la Loi de finances 2014 n’aurait rien changé au fond du problème. C’est le signal négatif envoyé par les tergiversations et autres hésitations au sein de l’ANC à propos de la LDF 2014 que réside le problème! » D’ailleurs, dans cette interview exclusive, Dr Ayadi propose un  plan de révision pour cette Loi de finances avant de nous énumérer ses lacunes. Interview

Après une première annonce du report du vote de la Loi de finances 2014, il semblerait qu’il a été convenu de le maintenir. Est-ce vraiment une bonne nouvelle ?

Le report d’un tel vote aurait des conséquences désastreuses sur la crédibilité internationale de la Tunisie, déjà au plus bas au niveau de sa note souveraine et boudée par les bailleurs de fonds internationaux. Mais ce « rétropédalage » veut aussi dire que les élus vont devoir avaler toutes les couleuvres du projet actuel et en assumer les conséquences aussi.

Voulez-vous dire que ce « rétropédalage » n’est pas non plus un motif de satisfaction ?

Dans un cycle normal, une Loi de finances (LDF) ne saurait être agréée par les élus de la République lorsque l’opinion publique et les spécialistes y sont unanimement opposés. D’un côté, le Tunisien moyen ressent sa charge financière s’alourdir au quotidien, et reçoit de plein fouet l’annonce d’une augmentation de sa contribution fiscale. Comment oublier que plus de 80% de l’impôt sur les revenus collectés par l’Etat sont à la charge des salariés, captifs du système de « la retenue à la source » ? D’un autre côté, les chefs d’entreprise via les organisations patronales, les forces sociales dont la principale centrale syndicale, les experts comptables, les fiscalistes professionnels, une grande majorité des universitaires en économie et en finance, etc. n’ont pas manqué de formuler des critiques acerbes mais également des propositions constructives à son sujet. En prenant le risque d’un passage en force, les élus devraient redouter les conséquences électorales.

En somme, les élus comme l’exécutif sont devant un « dilemme cornélien »…

A mon avis, toute la classe politique a failli. Le « Dialogue National », dont les résultats étaient attendus pour débloquer le calendrier, a duré plus longtemps que prévu. Il a condamné l’agenda des élus et a fait douter certains bailleurs de fonds en la capacité de l’Etat Tunisien à rembourser ses dettes croissantes. Nous voilà dos au mur !

Finalement, le fait que la LDF 2014 soit votée avant le 31 décembre 2013 ne permet-il pas à l’Etat tunisien de récupérer un peu de crédibilité auprès de nos bailleurs de fonds ?

Je ne le crois pas. C’est cette « hésitation » qui est, en elle-même, un signal négatif !

Reporter le vote de la Loi de finances 2014 n’aurait rien changé au fond du problème. Nous avons augmenté nos ressources d’emprunt de 127% entre 2010 et 2013 et la LDF prévoit de les accroître encore de 16% entre 2013 et 2014. En même temps, alors que Fitch Ratings estime que nous ne serons pas capables de réaliser plus de 3% de croissance du PIB en 2014, voilà qu’on tente de faire passer une LDF avec une hypothèse de 4% contre l’avis du FMI. Le résultat est là : deux tranches d’un total de 500 Millions de Dollars ne nous ont pas été versées, celle de septembre et celle de décembre, et nous sommes obligés de puiser dans les réserves de privatisations antérieures pour boucler le budget en cours à travers une LDF complémentaire pour 2013. Avec une signature de la Tunisie au plus bas, je me demande par quel miracle arriverons-nous à lever en 2014 environ 37% d’emprunts extérieurs de plus que 2013 ? Posons-nous la question du coût que cette démarche supposerait. En effet, avec notre notation risque actuelle et sans la garantie financière d’un Etat noté « AAA », il nous est difficile d’emprunter à moins de 8% à 10 ans sur les marchés internationaux. Pour simplifier, chaque 100.000 Dollars empruntés par l’Etat coûteraient un peu moins de 50.000 Dollars en intérêts à rembourser sur 10 ans, hors effet de change ou d’inflation.

Que la LDF 2014 n’ait pas convaincu, c’est un fait. A partir de là, soumettre aux élus un texte impopulaire, présenté tardivement et nécessitant une révision en profondeur, ne rend service ni aux citoyens, ni aux élus eux-mêmes. Nous n’avons rien changé au fond du problème. Hélas, il faudra travailler dès janvier à préparer une Loi de finances complémentaire pour 2014 ! Quelle crédibilité !

Les Tunisiens en ont assez des critiques des experts économiques et ils demandent des alternatives. Est-il encore possible de proposer des solutions pour réaménager la LDF 2014 et la rendre acceptable ?

Personnellement, ma proposition de cadrage budgétaire de la LDF 2014 a été publiée en langue française et arabe avec un tableau détaillé par nombre de vos confrères à la mi-septembre 2013. A l’époque, les chiffres actuels n’avaient pas encore été annoncés. Certaines de mes propositions sont encore d’actualité : baisse de la taille du budget total à des proportions qui correspondent à notre réelle capacité de financement, arrêt net des recrutements anarchiques dans la Fonction publique, réduction significative de l’appel à l’emprunt étranger en devises, remise à plat du système de compensation des hydrocarbures, arrêt du harcèlement fiscal de la classe moyenne et des entreprises, etc.

Par rapport aux chiffres les plus récents, il est surprenant de voir les budgets de Ministères importants dans la relance économique subir des baisses parfois significatives dans la LDF 2014 par rapport à celle de 2013. Celui de l’Equipement (-22%), de l’Emploi et de la Formation (-21%), des Technologies de l’information (-12%), du Tourisme et de l’Agriculture (-9% chacun), et de l’Environnement (-7%). Globalement, l’investissement public n’augmenterait que de 1% entre 2013 et 2014 alors que le secteur privé attend que l’Etat joue le rôle de locomotive de l’économie ! Ce n’est pas en augmentant le budget de la Constituante, de la Présidence de la République provisoire et de la présidence du Gouvernement que le processus politique ira plus vite !

Bref. Nous ne pourrons pas vivre au-dessus de nos moyens longtemps. Et lorsque les ressources sont limitées, c’est de la façon dont nous les répartissons que viendrait –ou pas- la croissance et l’emploi. Avec des orientations budgétaires non convaincantes et des incertitudes multiples qui persistent au sujet de la transition démocratique et de la sécurité du territoire, la crédibilité de l’Etat tunisien et de ses institutions n’a jamais été autant en péril. Nous retrouverons cette crédibilité lorsque la confiance reviendra, avec une nouvelle Constitution et de nouvelles élections.

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