A qui profite les malades ?

C’était une salle d’attente comme on en trouve tant  dans les cabinets de médecins, dits spécialistes, dont certains, par un phénomène de mode ou par le simple désespoir des malades désemparés, se sont transformés en gourous des temps modernes, donnant de leur art l’image d’une science pure, à l’égal des mathématiques. Dans la salle, une douzaine de patients  assis en demi-cercle comme dans une session de thérapie pour alcooliques anonymes, chacun  cherchant à  meubler son attente du mieux qu’il peut. Certaines patientes, en arrivant dans la salle, s’étaient immédiatement emparées des magazines, tous féminins et pas très récents, déposés pêle-mêle sur la table ; probablement le rebut  des lectures de l’épouse du médecin.

Une dame,  attirée par  d’alléchantes recettes proposées dans Femme actuelle  qu’elle trouvait parfaitement à sa portée, arracha carrément des pages de la revue, les plia soigneusement et les mis dans son sac. Un patient, les bras chargés de résultats d’analyses et de radios de toutes sortes semblait bien mal en point et scrutait inlassablement les allées et venues de l’assistante du docteur, dans l’espoir qu’une défection le rapprocherait un peu plus de son rendez-vous. Deux dames, dans une accointance de circonstance qu’imposent la souffrance et l’anxiété, étaient embarquées dans une  discussion animée à voix haute dans l’indifférence générale. L’une, qui n’était pas à sa première visite et avait  même l’air de se complaire dans sa maladie, ne tarissait pas d’éloges envers ce médecin qui lui aurait, paraît-il, sauvé la vie. L’autre, à qui ce praticien a été chaudement recommandé, l’écoutait avec  l’attention circonspecte de celle qui ne croit plus aux miracles mais qui  a décidé, par cette ultime tentative, de mettre à l’épreuve la réputation et le prestige d’une énième compétence.

Au fond de la salle, un peu à l’écart, un patient, la cinquantaine passée, élégant mais renfrogné et hautain, préférait rester debout à regarder la rue par la fenêtre, évitant de la sorte toute velléité de sympathie qui pourrait émaner des autres patients. L’air excédé, il lâchait de temps à autre un  soupir d’impatience, celui du  cadre supérieur ou du dirigeant d’entreprise pour qui le temps c’est de l’argent, maudissant sûrement dans son for intérieur cette terrible égalité devant la maladie qui l’accule aujourd’hui à supporter une intolérable promiscuité. Il devait en outre penser que son niveau de vie, bien supérieur à la moyenne,  aurait dû, en principe, lui conférer une résistance plus grande le rendant moins  susceptible aux maladies. Pour ma part, las d’attendre, j’ai dû obéir, malgré moi, à une sorte de  curiosité peu convenable, je l’avoue ;  un dérivatif de pure arithmétique qui consistait  à compter le nombre des malades présents avec ce qui lui correspondait en termes d’honoraires acquittés au médecin. En estimant la moyenne quotidienne des consultations et en multipliant le total par le nombre de journées ouvrables, j’aboutis à un  revenu annuel que je trouvais franchement excessif, indécent même, lorsqu’on pense à l’augmentation continue des dépenses de santé et la raréfaction parallèle des ressources financières capables d’y faire face. Ce montant n’a pas  manqué de me ramener à ma triste condition de fonctionnaire salarié, relégué à une vie de mensualités, sans surprises et sans espoir. Je partis aussitôt dans une longue méditation sur la maladie et le statut du malade, sur les médecins et la vocation médicale dans un pays où la fracture sociale se double d’une médecine à deux vitesses : cliniques pour les nantis,  l’hôpital pour le reste.

En dépit de sa banalité, l’idée de maladie n’est pas facile à définir et embarrasse toujours médecins et philosophes. On se rend de plus en plus compte que la maladie, qui suscite un sentiment de faiblesse et d’impuissance en même temps qu’elle produit une gêne ou une souffrance, est comprise parce que certaines personnes se disent malades et qu’elles y sont de plus en plus encouragées par leur entourage, par les médecins, par l’industrie pharmaceutique et les laboratoires d’analyses. On  oublie toutefois que la santé et la maladie sont définies socialement à l’intérieur d’une culture et la catégorisation d’un état comme une maladie est controversée au sein d’une même société. L’obésité, par exemple,  est de plus en plus considérée comme une maladie, mais ne l’est toujours pas dans certains pays. Depuis le XIXe siècle, l’homosexualité a été traitée comme une maladie, bien qu’elle ne le soit plus en Occident. On rapporte que les habitants d’une île du Pacifique considèrent les vers intestinaux, que nous tenons pour une affliction insupportable, comme un élément indispensable du processus de digestion; et qu’une  maladie appelée pinta, tréponématose bénigne, endémique dans certaines régions de l’Amérique tropicale, est considérée comme un état normal, tandis que ceux qui en sont dépourvus sont considérés comme malades. Dans  une société où il existe une médecine scientifique, on n’est pas malade en général : on a une maladie qui porte un nom qui fait que le diagnostic du médecin est si important. Il y a donc une institutionnalisation des maladies où une personne est désignée comme malade lorsqu’on considère que son état actuel nécessite un traitement.

Je suis passé ensuite mis, par simple enchaînement d’idées, à penser au rôle du médecin, qui a la faculté de soigner et de guérir et auquel on associait des valeurs fondamentales : celle du bon docteur, du sauveur ou du bienfaiteur qui atténue nos douleurs, réduit nos souffrances ;  qui réunit la compétence technique, la spécificité professionnelle, le désintéressement en même temps que l’altruisme ; autant de vertus qui devraient normalement garantir au malade qu’il ne sera pas exploité par le médecin.  Tout le contraire de cette autre médecine qui souvent ne fait qu’entretenir la maladie au lieu de la supprimer ;  celle des toubibs gavés de pub et de cadeaux par les labos et qui prescrivent à tout-va ; médecine technicienne et dispendieuse qui n’évalue guère l’efficience de ses actes, qui ne cherche pas à avouer les  limites des connaissances médicales disponibles et l’incertitude qui les accompagne nécessairement, mais qui trouve bien lucratif de continuer à entretenir inutilement l’espoir de malades. A ce train-là une forte proportion de la population se mettra inévitablement à la pratique de l’automédication : on traitera alors le mal à l’aide de purifications et d’enchantements, on confiera ses afflictions  aux rebouteux, on écoutera le charlatan de passage,  et qui sait, demain peut-être, l’imam supplantera le médecin. Enfin, beaucoup de  patients « branchés » découvrent de plus en plus, grâce à Internet, un outil avantageux permettant sinon de les émanciper de la tutelle des médecins, du moins  d’inciter à des relations plus égalitaires dans lesquelles les décisions sont partagées.

Comme au XVIIIe siècle, l’efficacité de la médecine constitue encore pour beaucoup un souhait malgré le recours aux médecins qui ont fini par oublier  Hippocrate. Je  me suis mis alors à réfléchir à un système alternatif qui cherchera à promouvoir un type de médecine en termes de santé, de société et d’éthique. Un système où le médecin a besoin d’avoir, outre son savoir technique, une représentation précise de la façon dont les gens vivent, subissent et se représentent la maladie. Une médecine qui soit enfin attentive à l’utilité de chaque acte médical, à la réalité du contexte matériel et social du malade et qui appelle à la raison et au discernement quant à la nécessité de telle intervention chirurgicale ou de telle prescription médicamenteuse.

Après cette brève  escapade intellectuelle, je me suis hâté de trouver à  mon médecin, que j’apprécie, un motif quelconque susceptible d’atténuer ma rancœur par l’effet des abus de certains représentants de la profession : en pensant avant tout à son indéniable compétence, ses longues études, l’ampleur des connaissances nécessaires pour poser un bon diagnostic, mais surtout au fait qu’une bonne tranche de ses revenus irait sûrement en prélèvements fiscaux lesquels profiteraient utilement  à la collectivité nationale, autrement  sa pratique serait ni plus ni moins qu’un sinistre racket.

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