Ghannouchi et les «ennemis de l’Islam»

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Les Tunisiens finiront tôt ou tard par se rendre compte que la journée du 23 octobre 2011 est la date la plus désastreuse de leur histoire moderne. Les partisans de l’élection d’une Assemblée nationale constituante qui avaient remué ciel et terre pour arriver à leurs fins, devraient déjà s’en mordre les doigts pour la catastrophe que leur choix a engendrée pour le pays et pour ses habitants.
Inutile de préciser que la Constitution de 1959, une fois nettoyée des révisions et des ajouts initiés par l’ancien président et enrichie de nouveaux principes démocratiques et de nouvelles garanties contre les abus du pouvoir, aurait été un texte constitutionnel parfait pour la Tunisie. Nous aurions eu rapidement nos élections législatives, municipales et présidentielle, et le pays aurait poursuivi son œuvre de construction et sa marche vers le progrès, sans perdre de temps, et sans prendre des risques démesurés.
Au lieu de cela, le pays a cédé aux exigences de la foule des sit-inneurs de la Kasbah, dont beaucoup n’ont qu’une idée approximative, pour ne pas dire aucune idée, de ce que veut dire Assemblée nationale constituante et Constitution.
L’Assemblée nationale constituante que les Tunisiens ont eu le malheur d’élire n’a pas perdu de temps  pour mettre en veilleuse sa véritable mission et s’auto-attribuer illégitimement une fonction législative dont l’objectif réel est de procéder à des changements fondamentaux dans la nature de la société tunisienne et dans le mode de vie des Tunisiens.
Il faut rappeler ici que, compte tenu du dynamisme et de la vigilance de la société civile, les gouvernants islamistes actuels et leurs amis à l’ANC ont échoué à imposer au pays une Constitution qui comprendrait la charia comme mode de gouvernement et les principes auxquels croient Ennahdha comme mode de vie des Tunisiens.
Face à cet échec, et ruminant leur frustration, les islamistes ont cédé sous la pression et ont accepté la mort dans l’âme de mettre un terme à toutes leurs manœuvres d’islamisation de l’Etat à travers un texte constitutionnel sur mesure, mais ils n’ont pas renoncé à leur objectif ultime pour lequel ils bataillent depuis quarante ans au moins : « réislamiser » la Tunisie et obliger le Tunisien à renoncer au modèle islamique de ses ancêtres et adopter celui des idéologues d’Ennahdha. En d’autres termes, renoncer à l’Islam modéré et tolérant avec lequel les Tunisiens vivent en harmonie depuis des siècles, et adopter la version wahhabite de l’Islam, celle-là même sur la base de laquelle Sadok Chourou a menacé devant les caméras de télévision de « crucifier » ou d’ « amputer » les membres des chômeurs, qui, par leurs mouvements de protestation, « perturbaient » la vie économique.
Ils n’ont pas renoncé à leur objectif ultime puisqu’ils ont décidé que, faute de pouvoir réislamiser la Tunisie à travers la Constitution, elle le sera à travers de simples textes législatifs. C’est dans ce cadre que s’inscrit la loi de juillet 2013 sur les Sukuks (obligations islamiques) ; c’est dans ce cadre aussi et surtout que s’inscrivent les deux projets de loi relatifs aux « Awqafs » et aux mosquées. Le premier aurait des répercussions graves sur l’économie, le second des conséquences désastreuses sur la vie sociale et éducative, les deux étant complémentaires et solidaires dans la concrétisation des objectifs visés par leurs initiateurs : le religieux devrait remplacer le civil dans les dimensions économique, sociale et culturelle de la vie du Tunisien, ce qui se traduirait, à Dieu ne plaise, par une afghanisation de la Tunisie et une talibanisation des générations futures.
Le leader d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, la tête pensante de la « réislamisation » de la Tunisie, n’hésite pas à recourir à l’arme suprême à sa disposition : accuser tous ceux qui s’opposent à sa stratégie d’être « les ennemis de l’Islam ». Parmi ces « ennemis », et Ghannouchi l’a clairement dit, il y a tous ceux qui rejettent le projet de loi des « Awqafs », rejet qu’il assimile sans crier gare au « rejet des préceptes de l’Islam » !!! Le message est donc précis : quiconque ne partage pas la conception qu’ont Ghannouchi et ses partisans de l’Islam est un mécréant qui aura bien des problèmes dans ce bas-monde et dans l’au-delà.
Ce qui est rassurant pour la Tunisie, c’est que le principal initiateur de cette « réislamisation rampante » d’inspiration wahhabite, a un crédit qui temps vers zéro, une crédibilité en lambeaux et est dépourvu de tout charisme, autant de handicaps qui ne l’aident pas du tout à réaliser son idée fixe qu’il rumine depuis sa prime jeunesse : détruire tout ce que les Tunisiens ont construit depuis plus d’un demi siècle et rebâtir tout de nouveau sur des bases religieuses.
Les handicaps du chef sont aggravés par ceux de ses lieutenants. Que devrait-on penser quand on entend le ministre des Affaires religieuses, Noureddine Khadmi, dire sans rougir que « les Tunisiens ont fait la révolution pour rétablir les Awqafs » ? Comment, quand on a la prétention d’être pieux et de montrer aux autres la bonne voie, peut-on atteindre de tels sommets dans le mensonge, la démagogie, l’hypocrisie et le travestissement de la réalité ?
Visiblement, ces gens qui veulent reprendre maintenant à zéro le travail effectué il y a quatorze siècles par Oqba Ibnou Nafaâ se trompent de pays et de peuple. Ennahdha et ses représentants au Parlement autoproclamé peuvent faire passer les lois qu’ils veulent. Leur application se heurtera inévitablement au mur de la société civile dont la vigilance ne s’est jamais démentie. Elle se heurtera au refus catégorique des Tunisiens qui savent faire la différence entre la religion héritée de leurs ancêtres et le fonds de commerce que certains partis exploitent ouvertement et agressivement depuis la chute de la dictature.

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