Commémoration de la mort de Farhat Hached

Parmi le peu de privilèges qui lui restent, surtout  ceux qui ne servent quasiment plus à grand-chose, le président provisoire a de plus en plus de disponibilités. Et c’est loin d’être un travail désagréable ! Il  y a les voyages, qui comptent beaucoup et coûtent chers, puis les diverses cérémonies : comme  planter un arbre, inaugurer une unité de soins, des nouveaux tribunaux qui viennent d’ouvrir ainsi que d’autres occupations fondamentalement superflues, comme  fouiller dans les poubelles du palais de Carthage pour révéler ce que l’on savait déjà, mais en exposant impunément les gens à la vindicte populaire. Il y a également d’autres événements moins gratifiants, comme rendre visite aux blessés ou  assister aux funérailles  nationales et  aux commémorations. Le rituel est assez semblable dans tous les cas, sauf lorsqu’on fait trop attendre les gens sous  un soleil tapant, auquel cas on est viré et dégagé comme un malpropre. On se rattrape alors comme on peut à la première occasion, pour accomplir un devoir d’humanité et de religion en portant sur son épaule, selon la louable coutume, le cercueil d’un soldat victime  des  terroristes.

En matière de commémoration, plus le sens d’un rite s’émousse et sa célébration de tomber dans l’indifférence, plus il fait l’objet de récupération politique et idéologique. Que reste-t-il, en effet, de cette émotion collective lorsque la mort a frappé Farhat Hached ? Quelle ardeur la visite de son mausolée entretient-elle encore auprès de ceux qui viennent lui rendre hommage? Que retiennent les générations présentes de cet événement vécu comme un élément sans résonnance et extérieur à leur vie ? Quelle cause peut-il encore servir ? Pour prendre sens, un rite de commémoration doit, au-delà même du simple comput chronologique, ranimer la flamme du souvenir, faire parler les précurseurs, magnifier le chemin parcouru et redonner force et croyance dans l’avenir. Or, Farhat Hached ne fascine plus et cette commémoration est devenue une insignifiante banalité pour les uns et l’occasion d’une récupération politique pour d’autres ; une sorte de trêve où le syndicaliste côtoie le politique dans une brève et bien  trompeuse union sacrée. Quelle signification ces hommages répétitifs revêtent-ils aujourd’hui, dans un contexte politiquement et économiquement désastreux où tous les acquis des travailleurs risquent de sombrer, sinon une invite à opposer au régime islamiste le puissant souvenir d’une grande figure du mouvement national et un  leader syndical patriote, mort sous les balles de la violence coloniale. En dehors d’une petite sphère de syndicalistes, qui se revendiquent encore d’un passé de militantisme, le grand public demeure indifférent. La commémoration de la mort de Farhat Hached donne lieu, comme chaque année, à des commentaires divers. Mais, se dégage au-delà, et depuis longtemps, des ambiguïtés devant ce que l’on commémore au regard, faut-il le rappeler, des accommodements des dirigeants de la centrale syndicale avec les régimes précédents.

Pendant ce temps, le dialogue s’enlise et le chef actuel de la centrale syndicale est devenu l’homme qui lie et délie, qui appelle au consensus, interpelle le  gouvernement et dresse le bilan de son activité, mobilise les hommes d’affaires, propose sans arrêts de nouveaux candidats au poste de Premier ministre qui ont tellement peu d’idées qu’ils sont devenus interchangeables, s’expose aux attaques des mécontents qui torpillent chacune de ses initiatives avec une violence inouïe, menace de tout révéler et  se retrouve finalement acculé à reporter constamment la date butoir du dialogue national.

Deux catégories d’acteurs, qui normalement devraient garder une stricte séparation, sont aujourd’hui intimement impliquées à l’occasion de ce dialogue. La  sphère syndicale est devenue ainsi coextensive d’une sphère politique elle-même imprécise. Elle ne se borne plus à une action revendicative quotidienne pour l’obtention d’améliorations immédiates de la condition des travailleurs, elle a la prétention de conduire la politique du pays, de préparer l’alternance qu’elle juge plus que jamais nécessaire, en rassemblant tous les corps intermédiaires et toutes les composantes de la société civile. En œuvrant  pour un projet politique de remplacement du gouvernement, l’UGTT s’est placée d’emblée comme un organe de direction politique et son chef, de facto, se retrouve à l’avant-garde de l’opposition comme s’il  voulait abolir les partis et rendre la société civile à elle-même.

Cette implication contre-nature vis-à-vis de la politique, traditionnellement incarnée par les partis, cette vision tronquée de s’estimer en droit de prendre en charge la direction de l’opposition politique au gouvernement, fera perdre à  la centrale syndicale  son autonomie, si ce n’est pas déjà fait. La chute du régime avait émancipé les syndicalistes  de l’immixtion  du  politique dans leurs affaires, en leur octroyant les moyens de devenir des acteurs capables, en toute indépendance, d’élaborer des stratégies autonomes et d’intervenir plus largement dans le champ politique, afin d’influencer, pour satisfaire leurs revendications, les programmes et les décisions des partis et de l’Etat. Mais pris entre la logique contestataire, qui anime initialement le syndicalisme, et la tentation gestionnaire qui accompagne son irruption dans le champ politique par suite de l’insignifiance de l’opposition, l’UGTT se retrouve confrontée  une crise d’identité qu’attise la gravité de la crise économique et qui l’empêche de jouer son unique et véritable rôle : rester un médiateur social capable d’articuler l‘action politique aux luttes sociales.

La Tunisie vit ainsi cette commémoration dans une période d’extrême confusion politique et de rupture idéologique fondamentale, qui coïncident avec la ténacité des islamistes à conserver le pouvoir, l’effondrement des espoirs démocratiques, les discours populistes et les promesses des fabricants de rêves. Après  trente ans de despotisme éclairé et vingt ans de régime policier, la classe politique dans son ensemble se retrouve acculée à opérer un aggiornamento douloureux.

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