L’équilibre régional en Tunisie: la grande illusion

Pour une fois qu’un éminent représentant du parti Ennahdha prend la parole pour critiquer  ouvertement la  politique  de son  parti, il faut en profiter à fond car cela risque de ne pas durer. Il faut également se réjouir qu’un parti  aussi monolithique qu’Ennahdha intègre désormais en son sein des voix discordantes, ce qui signifie que la vérité et le réalisme ont commencé à s’infiltrer dans ses fissures.

Maintenant de quoi s’agit-il  au juste?  De la politique du gouvernement, bien sûr, et plus précisément de l’illusion de régler la question du fait régional  par des effets d’annonces médiatiques et de surenchères économiques qui devraient, d’une part redresser le moral d’une partie de la population de certaines régions et, d’autre part, faire croire qu’il se passe quelque chose  parmi  la trentaine de membres de la galaxie Ali Laarayedh.

La politique, toutes tendances confondues, est devenue aujourd’hui la foire aux vaines chimères et, à écouter  ses promoteurs, tout paraît théoriquement possible et  réalisable : comme l’égalité devant la loi, l’exigence de la  justice, le bien-être à long terme, la fin des abus, l’amitié désintéressée,  la générosité sans calcul et sans limite, la fidélité à s’acquitter de ses devoirs civiques, l’intégrité sans failles et la bonne gouvernance, le plein emploi, la rédaction de la constitution, le changement de gouvernement, l’amour dans le mariage, la jeunesse prolongée, la délivrance du pays de tous les djihadistes  et même, le plus dur de tout, le développement régional.

L’action régionale dans un pays même largement développé, demeure encore problématique. Que  dire alors  quand il s’agit d’un pays en voie de sous-développement, comme le nôtre. Qu’a-t-on fait jusque-là en faveur de ces régions les plus défavorisées ? On peut reconnaître que l’attitude de l’Etat devant ces réalités n’a  jamais été passive. Bien au contraire. Des plans ont été engagés, des actions concrètes entreprises, afin d’améliorer l’infrastructure, le niveau de vie, l’instruction et la localisation spéciale de  quelques industries. Revenons un peu en arrière. D’après les géographes, le déséquilibre Nord-Sud en Tunisie est un phénomène très ancien, antérieur à la colonisation. Ainsi deux Tunisies s’opposaient bien avant l’indépendance. A une Tunisie méridionale, pauvre et peu peuplée, s’opposait une Tunisie septentrionale relativement prospère et assez peuplée.

Ce dualisme, la colonisation l’a accentué en concentrant tout son  effort de développement sur la partie septentrionale. L’installation du protectorat français a surtout contribué à faire apparaître un nouveau déséquilibre entre une Tunisie Intérieure et une Tunisie du littoral. Au  moment de l’indépendance, les cinq gouvernorats de Tunis, Bizerte et le Cap Bon, Sousse et Sfax, de par leur statut de pôles de développement, avaient largement profité d’un afflux de populations rurales de l’Intérieur. Ce qui fait que plus de la moitié de la population tunisienne vivait sur le sixième du territoire tunisien. Devant cette réalité, le gouvernement de l’indépendance  s’était retrouvé confronté à l’évidente réalité des disparités régionales.

Pour corriger ces inégalités, le planificateur s’est proposé, comme le voulait la science économique à l’époque, de créer des pôles de croissance industrielle à l’intérieur du pays, de remodeler les structures agraires héritées de la colonisation et de modifier les systèmes de cultures de la Tunisie intérieure dans le but de créer plus d’emplois, d’augmenter et de diversifier la production agricole, donc de réduire au maximum l’exode rural de l’Intérieur vers le Littoral. La période  suivante a été marquée par une politique d’investissements industriels massifs, réalisés en grande partie par l’Etat, le secteur privé se montrant plutôt réticent. Mais les grosses unités industrielles, souvent très coûteuses, se sont révélées peu rentables et n’ont pas donné les résultats escomptés dans le domaine de l’emploi. Il se produisit ainsi un début de développement industriel dans les régions du littoral, pendant que les régions de l’intérieur étaient laissées à la traîne.

Un demi-siècle plus tard on n’en est au même point. Que réclament les éternels laissés-pour-compte du développement ? Toujours la même chose : l’attention des autorités locales, régionales et nationales et l’affectation de crédits afin de créer des emplois, surtout pour les jeunes, diplômés ou sans qualification. Que  proposent à leur tour les politiques dans un pays où le sentiment social est grand, mais dont les moyens pour mener à bien toutes ses aspirations et tous ses objectifs sont réduits à la portion congrue ? La sempiternelle formule qui absout leur conscience : faire croire qu’il est encore possible d’accroître le rythme du développement économique dans les régions les moins avancées du pays par rapport à celui des autres régions et réduire l’écart du revenu national par tête entre l’un et l’autre groupe. La bonne réalisation de ces objectifs serait fondée cette fois sur la progression des dépenses d’investissements à un rythme plus soutenu, afin de promouvoir l’initiative privée et l’emploi. Des transferts substantiels des ressources constitueraient le principal moyen d’application de cette politique, sans considération pour les facteurs de blocage structurels et institutionnels décourageant toute exigence de croissance économique. Ainsi va le train-train quotidien du baratin sur l’urgence du développement économique régional qui constitue l’élément distinct et explicite du fonds de commerce des gouvernements.

Le dilemme de la croissance globale, comme prémices d’un développement régional, a longuement hanté  les politiques. La limitation des ressources, la nécessité de créer des bases de développement solides qui permettent une croissance importante et auto-entretenue de ce développement, constituent cependant  de grands obstacles à la réalisation d’un programme d’action régionale, justifié beaucoup plus par des raisons sociales que par des raisons économiques. On constate en effet, que les objectifs économiques et sociaux sont en totale contradiction, rendant  nécessaire de tenir compte du fait que le développement implique nécessairement une action sociale coûteuse à laquelle il est fait systématiquement appel, sans garantie de résultat, mais  dont l’importance est si grande pour la stabilité du pays qu’il faut la faire passer avant n’importe quelle autre considération.

L’objectif social de stimuler le développement des zones de bas niveau de vie peut, dans bien des cas, aller de pair avec la tâche d’obtenir une contribution maxima au développement global du pays. La réalisation du développement régional a besoin de sérénité, d’un gouvernement solide, de stabilité démocratique et d’institutions concentrées sur l’avenir. Or, le climat général n’est pas propice pour la concrétisation d’un tel projet : le pays est en déroute économique et sociale, le peuple est démobilisé, la sphère politique plus que jamais immature, les forces de police et de sécurité, tout comme l’armée, sont concentrées sur la lutte contre les terroristes et les trafiquants souvent complices ou associés. Pourtant, des initiatives d’action régionale sont entreprises dans des zones où n’existe pratiquement rien, mais dans lesquelles on trouve un minimum de conditions favorables et de ressources potentielles suffisantes. Excepté que celles-ci se déploient  là où on les attend le moins. En effet, de véritables  pôles de promotion  individuelle ou de groupes,  se conçoivent comme des noyaux  dont le but serait de stimuler des activités motrices qui créent, dans leur entourage, un champ d’attraction et d’expansion, rendant possible le développement d’activités variées sans l’aide de l’Etat, parfois grâce à la tolérance de l’Etat, voire contre l’Etat. Les crises politiques à répétition, dont le lien avec la dégradation de la situation sécuritaire est évident, prolongent aujourd’hui  le même hiatus constaté naguère entre les deux Tunisie : cette fois entre  une Tunisie des frontières, poreuse, lieu de jihad et d’économie illicite, et  une Tunisie du littoral, anxieuse et préoccupée par le délitement de l’Etat.  Ainsi, un trafic transfrontalier échappant au contrôle de l’Etat est-il devenu une source d’immenses profits pour de nombreux habitants de ces régions grâce aux cartels de contrebande: hydrocarbures, produits de contrefaçon et dans une moindre mesure, drogues, résine de cannabis, armes légères. Ces pratiques frauduleuses, menées par une nouvelles classes d’affairistes et d’entrepreneurs exerçant leurs activités en marge de la loi, représentent un véritable  exutoire aux violences sociales qui couvaient dans ces régions, freinent  l’exode rural, réduisent  le chômage et offrent  des sources de revenus substantiels aux habitants des régions jusque-là privées d’investissements publics. En somme une base solide pour leur développement même si celui-ci doit se faire, juste retour des choses, aux dépens cette fois des régions réputées prospères et de l’Etat.

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