Tunisie : d’un scénario à l’autre

Et vogue la galère ! Le dialogue national, qui n’en était pas un, a fait pschitt. Il n’avait pas déjà commencé qu’en coulisses  – et pas seulement – on prononçait son oraison funèbre. La troïka au pouvoir n’en voulait pas.  Ennahdha, le chef de file, n’y consentait que par souci d’affichage, tout en s’arrogeant le droit de nuancer, de recadrer, voire de se rétracter au gré des situations et des circonstances.

On voit se multiplier, ici et là, directement ou par alliés interposés, les obstacles au dialogue. Tout bien considéré, ils forment de véritables lignes de défense et de repli quasi infranchissables.

Le gouvernement acceptait-il de démissionner conformément au scénario prescrit par la feuille de route du quartet qu’il devenait impossible de lui trouver un successeur soutenu par les uns, sans qu’il soit rejeté par les autres. Face à l’inévitable, les promoteurs de ce dialogue semblent se résigner. Ils suspendent les travaux, sans conviction aucune, sans même l’illusion de faire bouger les lignes, pas plus demain qu’aujourd’hui. Plutôt que de dresser un constat d’échec, le quartet, qui navigue à vue, s’oblige à une succession de reports qui ont érodé sa crédibilité.

L’UGTT est prise dans la nasse des politiques. Elle ne sait plus à quel saint se vouer ni comment s’en sortir. Elle bat visiblement en retraite, craignant un atterrissage brutal. Ce rôle n’est pas taillé pour elle, elle n’est pas formatée pour ce genre d’initiative, être assise entre deux chaises. Pour sa part, la centrale patronale, à la discrétion légendaire, s’invite et descend dans l’immense ambiguïté et complexité de l’arène politique, avec des idées on ne peut plus simples et « claires ». Elle ne peut rien de plus que s’apitoyer sur le sort de l’économie, déplorer les dégâts financiers, dresser l’inventaire des occasions manquées et de la longue liste des entreprises sinistrées, à l’agonie.

Le dialogue national est, dit-on, suspendu sans que l’on sache quand, sous quelle forme et pourquoi il reprendrait. Simple euphémisme pour désigner une mort clinique. On imagine mal comment ce dialogue pourra ressusciter. Le reconnaître ouvertement serait ressenti comme un sérieux revers, voire un camouflet pour le quartet et plus encore pour l’UGTT, qui s’est pleinement investie dans cette mission impossible.

Fin du premier acte. Autant dire que la démission du gouvernement est renvoyée aux calendes grecques. A l’ANC, rien de nouveau non plus, sinon une nouvelle démonstration de force des constituants d’Ennahdha et de ses alliés hostiles, sinon en guerre, contre l’évocation de la moindre idée d’un nécessaire consensus. Ils se barricadent – avant de lancer la contre-offensive – derrière le mur lézardé de la légitimité des urnes, tombée en désuétude et devenue caduque le 23 octobre 2012, un an après qu’ils ont dépassé le délai pour lequel ils étaient mandatés par le peuple  pour rédiger la nouvelle Constitution, prélude pour une 2ème République.

Le  dialogue national s’est enlisé dans les sables mouvants et les méandres de la politique politicienne. Enterrée l’idée d’un gouvernement de compétences ? Il semble en tout cas que celle-ci a moins d’adeptes aujourd’hui qu’elle n’en avait hier. Où l’on reparle de nouveau d’un gouvernement d’union nationale, pourtant tant décrié et voué aux gémonies il n’y a pas si longtemps. Pourquoi n’y avoir pas pensé plus tôt ? Cela revient, au fond, à remanier, d’une certaine manière, le gouvernement actuel, autrement l’équation sera d’une complexité et d’une difficulté sans fin.

La formation d’un gouvernement de compétences – qui n’a pu se faire – serait un jeu d’enfants face au poids des contraintes liées à la constitution d’un gouvernement d’union nationale avec d’autres prérogatives. De surcroît, les délais de transition ne seront pas forcément les mêmes. A croire qu’on s’ingénie à vouloir déplacer les montagnes qui obscurcissent le paysage politique alors même qu’on vient de trébucher sur un simple petit caillou égaré sur la feuille de route du quartet.

Décidément, l’exception tunisienne n’est plus à son premier paradoxe. Passons. Et avant même que ce nouveau  scénario – si jamais il se confirme – n’explose à son tour en plein vol, le pays est rattrapé jour après jour par les difficultés de toutes parts.

Les démons de la politique ont gangréné l’ensemble du corps social. L’économie  est métastasée, elle souffre autant des maux du secteur public que des entreprises privées. Les déficits limitent d’heure en heure ce qui reste de nos marges de manœuvre. La dette et son coût exorbitant hantent les esprits. L’inflation s’accorde un simple répit, en attendant la flambée de fin d’année. La Caisse générale de compensation prend eau de toutes parts et menace de faire couler le navire Tunisie. Le dinar poursuit se descente infernale avec son terrible cortège d’inflation importée et de pays à la dérive. Il a franchi, il y a peu, la barre symbolique de 2dt pour un euro. Au jour d’aujourd’hui, il vient de crever  le plafond de 2.260dt contre un euro. Jusqu’où la dégringolade ? La perspective d’un euro s’échangeant contre 3dt n’est plus, au vu de la tendance actuelle, une simple hypothèse d’école. Au rythme de la dégradation des fondamentaux de l’économie, il y a peu d’espoir  de voir s’arrêter la dépréciation de notre monnaie. Et pour cause : le différentiel d’inflation et de productivité avec la zone euro et le reste du monde est tel qu’il doit être mécaniquement corrigé par une inexorable dévaluation rampante du dinar. Le gouverneur de la BCT n’y pourra  rien, sauf à épuiser ses réserves en devises, en vain. La dépréciation du dinar ne se décrète pas, elle s’impose d’elle-même. C’est l’aveu d’un échec économique. Le pays se vide de sa substance. Il s’appauvrit sans qu’il ne s’en aperçoive, du moins au début. Sauf que demain, le réveil sera douloureux. C’est notre valeur travail qui se déprécie et se démonétise. Il nous faut à l’avenir -c’est déjà le cas – échanger plus d’heures de travail contre le même quantum de travail européen, américain et asiatique. Ne nous trompons pas, la parité d’une monnaie, donc le taux de change du dinar, c’est d’une certaine manière le taux auquel s’échange le temps de travail entre pays. Plutôt que de travailler pour nous-mêmes et de profiter de notre temps de travail, nous allons le faire pour les autres. Qui pourront en retour se payer nos hôtels et nos entreprises au rabais.

Si la chute du dinar se poursuit, nos entreprises, notamment celles qui vont être mises en vente par l’Etat, seront une proie facile pour les investisseurs étrangers intéressés par les opportunités de privatisation. A l’heure où le pays a un besoin urgent de ressources financières pour boucler ses finances, il peut se passer de ce transfert de revenus à rebours, qui ajoute à nos difficultés au point d’obscurcir l’avenir.

L’avenir, le nôtre bien sûr, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Il nourrit de sérieuses inquiétudes. Ce n’est rien de moins que le sens de la lettre ouverte rédigée par un collectif d’illustres personnalités du monde universitaire, indépendantes et républicaines dans l’âme. La révolution pour les libertés et le progrès, confisquée depuis par les politiques, est en danger. Le pays lui-même serait en danger à cause du délitement de l’Etat, de la désintégration des institutions républicaines et de la dégradation ininterrompue de l’économie et des conditions de vie. Les politiques ont failli, dès lors qu’ils ont lamentablement sombré dans la seule lutte pour le pouvoir quand il fallait combattre la pauvreté, les inégalités régionales, le chômage, la corruption, le népotisme, le clientélisme,… Ils se sont coupés des réalités du pays qu’ils s’emploient à diviser plutôt qu’à unir et fédérer. Ils ne donnent pas à penser qu’ils sont au service de ses besoins, de ses attentes et de son profond désir de renouveau démocratique.

Les auteurs de la lettre mettent en garde contre cette dérive dangereuse qui porte en elle les germes de la division et de la guerre civile. Les propos de l’ancien
chef d’état-major, Rachid Ammar, en guise de testament à la veille de son départ évoquant le danger de « somalisation » du pays, reviennent en écho. Terrible constat !

L’heure est grave. L’avertissement ne vient pas de politiques en campagne, connus pour leurs excès de langage. L’alerte est donnée par les doctes de la loi et du savoir, aux mots mesurés, aux verbes réfléchis et aux jugements sobres et nuancés. Ils figurent parmi la quintessence de notre élite nationale et sont au-dessus de tout soupçon de collusion avec les politiques. Ils pointent du doigt les risques – dont on mesure déjà les dégâts – du jeu de massacre de politique politicienne et en appellent à la société civile pour se réapproprier son propre avenir.

 

 

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