Le temps qui passe

2 + 2 = 5

Et si tous ces pseudo-dialogues infructueux sur fond d’agitation politique et de  manœuvres politiciennes, si la voracité insatiable pour le pouvoir et  les luttes acharnées pour la succession, si l’agressivité meurtrière et la grande léthargie intellectuelle et sociale de laquelle certains essaient de tirer profit ;  si tout cela venait simplement de notre indifférence au temps qui s’écoule imperturbablement, à son rythme régulier, et  qu’on laisse fuir sans  rien faire pour le retenir. Car désormais plus aucun sentiment d’urgence ne nous anime, plus aucune échéance ne semble nous perturber, plus aucun délai ne nous mobilise,  nous agissons en fait comme si le temps n’existait pas. Comme s’il n’y avait pour nous ni saisons, ni calendrier, ni le temps qui passe,  ni le temps qu’il fait.

Il nous faut maintenant considérer soigneusement le temps là où il se manifeste : dans la politique, dans l’économie,  dans le langage, dans le rituel. En effet, cette question du temps n’a  guère épargné l’image désastreuse d’une Assemblée constituante nullement saisie par l’urgence,  dont les travaux traînent en longueur et  dans laquelle le temps s’écoule paisiblement et inexorablement, manquant d’entrain  pour agir avec diligence tout en étant gagnée par la lassitude.  De même pour le gouvernement, le temps n’a pas de prise, car vivant  au jour le jour dans l’attente perpétuelle de lendemains meilleurs. Une trentaine de ministres sont ainsi devenus accessibles à toutes les illusions, à tous les mythes, à tous les mensonges. Ils ne sont plus dans le temps puisqu’ils n’ont pas conscience du temps. La même idée du temps nous est aussi livrée par  les différents partis politiques  dont les programmes  font eux aussi abstraction de l’hétérogénéité du temps tout en s’émancipant de l’espace, échappant ainsi aux déterminants socio-historiques, humains et psychologiques.  Or le facteur temps est porteur de changements et les faits économiques ne se répètent pas.

Notre langage porte aussi sur le monde naturel, fait advenir ce qui n’était pas encore et le fait surgir dans  sa signification temporelle. Ainsi le futur n’est tel que parce que, en se posant comme présent, l’homme anticipe ce qui n’est pas. Or,  il n’y a rien de semblable au temps futur en arabe. Le futur proprement dit n’existe pas. Nos actions  sont au mieux  réduites à l’inachevé, condamnées dans ce qui dure ou qui se répète, et  pour  exprimer un événement dans le futur, on doit  faire appel à deux particules, chacune suivie du verbe  conjugué à l’inaccompli, sans nuances et sans oublier, bien sûr,  d’invoquer Dieu pour voir son désir se réaliser dans le futur.

Songeons aussi à l’image habituelle par laquelle on veut se représenter le temps objectifs, comme dans l’obligation cultuelle de la prière. Là aussi, sans nous en rendre compte, l’heure de prière devient de plus en plus régulatrice de notre temps social. L’heure officielle, dont nous avons connaissance par nos montres, nos téléphones portables et les multiples horloges intégrées dans les appareils électroniques qui nous entourent, bien qu’omniprésents dans notre quotidien afin de synchroniser notre vie sociale, laissent de plus en plus place, comme le faisaient les clochers au Moyen âge, aux heures de prière. Notre vie sociale  semble de plus en plus ajustée au chant  du  muezzin appelant les innombrables fidèles à la prière.  Ne dit-on pas, de plus en plus souvent d’ailleurs, qu’on commence le travail après la prière du matin, qu’on rentre avant celle du soir et qu’on se verra quelque part après le prêche du vendredi ?  Sans parler évidemment des portables qui sonnent pour qu’on puisse accomplir  la prière en temps et en heure.

Il y a aussi le temps de la dette. Ainsi en est-il de la dégradation de la note souveraine de la Tunisie, la troisième en une année,  du BA2  au BA3 en maintenant une perspective négative, infligée par une agence de notation. Elle  fait de la Tunisie désormais un pays à haut risque, rendant les banques encore plus méfiantes pour nous faire crédit et les institutions financières internationales plus exigeantes en matière de conditionnalité. Cette dégradation  a été reçue pourtant dans l’indifférence presque générale et coutumière d’un gouvernement plus que jamais fataliste et oublieux des événements qui l’entourent, reflétant l’état politique et social d’un pays toujours en attente de solution.

La dette extérieure, les innombrables crédits bancaires accordés à l’Etat par d’autres Etats ou institutions pour financer son impasse budgétaire,  sont aussi dépossession du temps, surtout, de l’avenir, c’est-à-dire du temps comme porteur de choix, de possibles. Le plus grave dans tout cela est que cette relation créancier-débiteur ne concerne pas uniquement la population actuelle, mais engage, sans toutefois les consulter,  les générations à venir appelées  à promettre d’honorer  les dettes de leurs parents,  donnant ainsi au capital une prise en main sur l’avenir.

La crise économique,  l’instabilité politique,  l’insécurité, la précarité empêchent un horizon du long terme et induisent une préférence pour l’immédiateté.  Le  poids insupportable du quotidien conduit alors et  de plus en plus à une très forte préférence pour l’immédiateté, pour la débrouille et pour la liquidité. Les logiques redistributives l’emportent alors sur les logiques accumulatives. La  majorité des acteurs, particulièrement soumise aux risques ou aux incertitudes liées aux environnements  régionaux ou aux aléas internes donne préférence  aux solidarités  communautaires et aux organisations fonctionnant en dehors des règles du marché, d’où l’expansion  considérable des activités du secteur informel. Alternatives  nécessaires aux logiques marchandes, elles évitent l’exclusion de l’accès aux biens et aux services pour les agents qui n’ont pas de demande solvable.

Nous vivons aujourd’hui un risque d’inadaptation  au temps et  de tensions insupportables entre le temps des uns et des autres : entre le temps de ceux qui travaillent et ceux qui n’ont pas de travail, entre le temps familial et le temps professionnel,  entre le temps conjugal et le temps parental, entre le temps hyperrapide des médias et des réseaux sociaux et le temps de la réflexion et de la méditation, entre le temps de l’économie réelle et de l’économie spéculative, entre le temps des sociétés avancées et celui des sociétés sous-développées. La vraie démocratie n’en est une que dans la mesure où elle est continue et pas seulement limitée aux instants ponctuels des échéances électorales, où  le citoyen est appelé à exercer une participation permanente, où la justice demande du temps pour être rendue en toute sérénité, où le statu quo est en permanence remis en question  pour ne pas aboutir à une société à deux vitesses.  Sans cela, il y a risque d’implosion faute de solidarité temporelle.

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here