Politique de la misère et misère de la politique

Dans un geste tout à fait délibéré de briseur de tabous, un marchand de volaille de Sfax a affiché ostensiblement le portrait officiel de l’ex-Président Ben Ali, pourtant irrémédiablement exclu de l’espace public depuis la chute de son régime. Par un tel geste, ce marchand au bord de la faillite, entendait protester, à sa manière, contre  la cherté de la vie, la pauvreté devenue endémique et  la dégringolade du pouvoir d’achat qui ont fortement affecté son commerce.

Mais quel rapport y a-t-il entre cette initiative de réhabilitation volontaire de celui qui avait incarné pendant plus de deux décennies  un régime de dictature  et le désarroi d’un vendeur de poulets ? S’agit-il d’un acte désespéré pour attirer l’attention publique sur  son négoce en détresse ? Ou bien faut-il l’interpréter comme le rejet radical d’un gouvernement plus que jamais indifférent à la dégradation des conditions d’existence de la population ? Enfin, au plus profond du désespoir et par acte de défi suicidaire, voulait-il rappeler simplement à ses concitoyens que la vie était bien plus facile au bon vieux temps d’un pouvoir reconnu unanimement comme autoritaire et liberticide ?

Il existait pourtant, pour ce marchand, plusieurs manières de manifester le malaise qui parcourt sa profession, de dénoncer une mauvaise gouvernance, ou d’identifier et mettre en cause les responsables d’une  crise économique qui s’aggrave chaque jour un peu plus. Cela est courant et se fait normalement à travers la lutte syndicale ou en affichant  affirmativement son adhésion à  certains partis politiques dont l’engagement  dans ce domaine serait  proche du sien.  Il a préféré cependant l’image rassurante d’un passé dans lequel nous avons la tentation nostalgique de nous réfugier et qui lui assurait, malgré tous ses abus passés, sa pitance quotidienne et la fidélité de sa clientèle. En cela, il met en évidence très crûment cette tension qui tiraille depuis peu la société tunisienne entre le désir de démocratie et le besoin d’une direction forte et paternaliste. Il donne corps à cette pression entre le souvenir d’un doux passé, fut-il antidémocratique, les menaces du présent et  les incertitudes du futur. Il rappelle enfin une époque  qui soudain revit à nos yeux et qui, sans être si lointaine, a déjà disparu. De là  est née chez lui cette nostalgie diffuse et prenante pour Ben Ali.

D’autres témoignages, tout aussi surprenants, se sont exprimés sur une chaîne de télévision en faveur de l’ex-président; une sorte de bravade de ceux qui cherchent à défier les interdits, entre l’appel au secours qui lui est adressé, l’espoir fou de le voir revenir un jour et le regret d’une époque où la sécurité était assurée, la violence écartée, le terrorisme tenu à distance, les meurtres politiques inconnus, la haine entre les Tunisiens inexistante et  où, en dépit de tout, les gens arrivaient à manger à leur faim. Ils regrettent alors d’avoir fait preuve d’un manque de discernement, déclarent précipitée la décision malencontreuse de le « dégager », constatent, avec le recul, qu’ils avaient manqué de circonspection et appellent de leurs vœux sinon son retour du moins sa réincarnation en la personne d’un nouveau chef à la tête du pays. Ils entendent signaler ainsi, pour reprendre un parallèle biblique, que la réelle différence entre l’enfer (éternel) promis par les islamistes  et le purgatoire (tout provisoire) vécu sous Ben Ali, réside dans le fait que le purgatoire leur offrait l’espoir de rejoindre un jour le paradis.

Ce geste affligeant et antipolitique du marchand, ces paroles excessives suscitées par l’ampleur du désenchantement, formulées par des passants anonymes  disant leur ras-le-bol au micro-trottoir, ne sauraient être considérées comme d’inconscientes expressions d’humeur, mais constituent une situation limite qui  peut révéler certaines des structures profondes de notre société qui n’affleurent que dans quelques circonstances et placent, plus que jamais, la communauté politique face à elle-même. De tels  gestes, de tels aveux, devraient interpeller très directement les institutions quant à la capacité du système à trouver des réponses adaptées aux situations actuelles de pauvreté et de mal-être. Dans toute politique sociale, la pauvreté ne va pas sans la lutte contre la pauvreté et en faveur des laissés pour compte de la crise économique.  Sont pauvres ceux qui n’ont pas assez d’argent pour vivre décemment, ou ceux qui sont privés de biens d’usage ordinaire et de consommations de base, ou encore ceux qui témoignent de difficultés pour atteindre ce qui leur semble être un degré minimum d’aisance. Rien qu’en prenant comme référence la nourriture, qui absorbe plus du tiers du revenu des ménages, la pauvreté  s’avère un démenti, voire un désaveu de la politique du gouvernement qui a fait de l’éradication de la misère sa mythologie, mais qui n’est plus capable de l’assumer. Dans  un secteur où les prix battent des records de hausse, s’esquisse une hiérarchie sociale des aliments. Aux classes aisées, la cuisine sans souci, la viande de boucherie, le poisson, le fromage, les légumes et les fruits frais. Aux pauvres, ou en voie de l’être, les préparations les plus économiques en argent et les plus coûteuses en temps et en travail, les produits surconsommés comme le pain, les pâtes alimentaires, les légumes bon marché, mais de moins en moins de fruits et de laitage, sans parler de la viande et du poisson, quasiment inaccessibles. Cette situation qui n’épargne même plus la classe dite moyenne, interroge parce qu’elle touche profondément le fonctionnement de la société : parce qu’elle remet en cause le  discours du progrès social comme conséquence du  changement politique, parce qu’elle dénonce l’administration désastreuse et fait vaciller tout régime politique,  parce qu’elle est annonciatrice de tourmente, et parce qu’il ne passe pas un jour sans que ce gouvernement annonce des charges nouvelles, des hausses inattendues, des mesures contraignantes qui ne font que rendre les riches encore plus riches et les pauvres encore plus pauvres.

Cette population n’hésite plus alors à comparer le passé au temps présent : absence d’Etat et de chef de l’Etat, inefficience du gouvernement, impuissance des institutions et déficience d’élus coupés des réalités du pays qui ont transformé une tâche civique en une fonction lucrative. Enfin, une pléthore de vociférations politiques en guise de partis dits d’opposition, profondément divisés, diminués ou discrédités, compromis et largement contestés. Comme toile de fond à tout cela, le spectre de la terreur islamiste, d’une guerre civile, réveillé par une suite d’assassinats ou d’attentats.

Les gens ordinaires se rendent compte à la fois de l’ampleur des périls présents et à venir et de l’inaptitude du gouvernement à y faire face avec vigueur, détermination et célérité. De la reprise économique, de la relance de l’emploi, ou de la lutte contre la misère sociale, il n’en est quasiment plus question tellement elles paraissent triviales au vu des luttes de pouvoirs et des  atteintes à la sécurité liées à folie extrémiste. Pour arriver à retrouver un jour paix et sérénité, un tel dessein exige que s’opère, d’un côté, un changement significatif dans le mode du gouvernement et, de l’autre, une sérieuse remise en question des stratégies des partis politiques d’opposition qui peinent lamentablement à trouver le chemin de la conquête du pouvoir.

De nombreux Tunisiens, tel  ce marchand de poulets, ont perdu leurs repères dans l’espace et dans le temps. La prospérité économique qui aurait pu atténuer  le conflit  des classes et favoriser le rassemblement autour d’une  élite politique capable d’incarner la légitimité nationale, de porter les destinées du pays et dont le patriotisme déborderait les clivages traditionnels, cette prospérité est aujourd’hui exclue. Il reste alors, aux yeux d’une partie de plus en plus grandissante de la masse, une seule alternative : le retour du Guide ou le chaos.

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