Le « nucléaire iranien » en question

Au terme des négociations à Genève, un accord sur le nucléaire iranien a finalement été conclu dans la nuit de samedi à dimanche, entre Téhéran et le groupe de puissances dit « 5+1 » : Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Russie et Allemagne. Cet accord prévoit que l’Iran arrête d’enrichir l’uranium au-dessus de 5 %, de neutraliser ses stocks d’uranium enrichi à 20 % d’installer de nouvelles centrifugeuses, et de stopper son projet de réacteur à eau lourde d’Arak. En contrepartie, les grandes puissances s’engagent à ne pas imposer au cours des six prochains mois de nouvelles sanctions à l’Iran. Malgré les concessions non négligeables, par cet accord, l’Iran ne cède pas son « droit légitime à la technologie nucléaire » et à l’enrichissement de l’uranium. Après des décennies de tensions entre Téhéran et l’Occident, cet accord ouvre de nouvelles perspectives. Qu’en est-il pour les pays arabes de la région ?

Dans la continuité de son histoire impériale, l’Iran contemporain continue de développer une politique d’hégémonie régionale qui représente une menace directe sur le Bahreïn, le Qatar et les Emirats Arabes Unis. Pôle central de l’ « arc chiite » sans cesse vilipendé par les monarchies sunnites de la région (les Wahhabites saoudiens en tête), l’Iran joue sa place dans la géopolitique de ce début de XXIe siècle. Relativement admise par les Occidentaux à l’époque du Shah, lorsque l’Iran était promu par les États-Unis « gendarme du Moyen Orient » en vue de préserver l’exploitation des gisements pétrolifères de la région, toute velléité expansionniste est devenue inconcevable depuis la Révolution islamique (en 1979) et l’instauration d’une République théocratique chiite théorisée et incarnée par la figure de l’Ayatollah Khomeiny (sa doctrine du « velayat-e faqih » (« gouvernement du docte ») confère au « docte religieux » le pouvoir politique). Un évènement historique qui a provoqué une remarquable onde de choc, la nouvelle théocratie islamique étant perçue comme une menace par l’Occident comme par la plupart des régimes arabes « laïcs » ou fondamentalistes sunnites. Du reste, c’est l’Irak- et le régime baasiste- de Saddam Hussein qui a attaqué l’Iran, avec le soutien des Occidentaux, lors de la première guerre du Golfe  (1980-1988). Les pays arabes voisins sont accusés par l’Ayatollah Khomeiny d’être dirigés par des « pouvoirs impies soumis aux puissances impérialistes ».

Autoproclamé « défenseur de tous les musulmans » (article 152 de la constitution), le régime des mollahs a opté pour une politique d’influence ou d’hégémonie politique, plutôt que l’invasion des territoires (terrestres et maritimes) convoités. Une alliance stratégique a ainsi été scellée en 1982 avec le régime syrien tenu par les chiites alaouites et les chiites libanais du Hezbollah. En réaction, les États-Unis, soutenus par les monarchies sunnites du Golfe et par l’Arabie saoudite en particulier, fragilisés par la présence de fortes minorités chiites en leur sein (communauté majoritaire à Bahreïn), ont déployé une stratégie d’encerclement et d’isolement de l’Iran. Outre l’installation et le renforcement progressif de bases militaires de l’Arabie saoudite à l’Afghanistan, en passant par le Qatar et les Emirats Arabes Unis, ces pays arabes se sont regroupés au sein du Conseil de coopération du Golfe. Afin de briser le « bloc sunnite », l’Iran a tenté de se faire le nouveau porte-drapeau de la « cause palestinienne », en l’« islamisant » et en la « désarabisant », tentative qui a causé des tensions diplomatiques avec Israël et s’est traduite par un soutien matériel et financier aux islamistes sunnites du Hamas (au pouvoir à Gaza). Surtout, la chute du régime de Saddam Hussein a permis à la majorité chiite de s’imposer au sein du nouvel appareil d’État irakien. Par une ruse de l’histoire, l’intervention américaine en 2003 a renforcé l’avènement d’un « arc chiite » (allant des Hazaras d’Afghanistan à la minorité chiite présente en Arabie Saoudite), si redouté par les régimes sunnites de la région. L’enjeu est à la fois stratégique et symbolique : entre chiites et sunnites, Arabes et Perses, c’est le « leadership islamique » qui est en jeu.

Cette compétition explique l’opposition radicale des pays du Golfe au « programme nucléaire iranien »… à l’instar d’Israël et des Occidentaux. Tous soupçonnent l’Iran de vouloir se doter de l’arme nucléaire sous couvert d’un programme d’énergie civile, ce que Téhéran dément. Partant, les deux mandats présidentiels successifs du conservateur Mahmoud Ahmadinejad ont été marqués par la défiance et la provocation à l’égard de l’Occident (Israël compris) et l’imposition d’un embargo (appliqué par les Etats-Unis et l’Union européenne) contre les exportations pétrolières iraniennes. L’élection de son successeur, le « modéré » Hassan Rohani (juin 2013)- que Mahmoud Ahmadinejad avait qualifié de « traître » pour avoir accepté une suspension provisoire de l’enrichissement d’uranium- a ouvert de nouvelles perspectives.

En cela, la conclusion de l’accord historique entre l’Iran et les Occidentaux marque une première victoire pour le nouveau président iranien. Le dossier nucléaire iranien n’est pas clos pour autant et l’hypothèse d’un conflit dans la région n’est toujours pas écartée…

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