Retour sur le programme socio-économique de Nidaa Tounes

Tout le monde est persuadé maintenant qu’Ennahdha est arrivée au pouvoir sans objectif précis. Pourtant, comme tous les partis en lice, elle avait bien un programme, peut-être le plus prétentieux de tous et dans lequel elle promettait tout : la croissance, le plein emploi, la justice sociale, la moralisation de la vie politique, les bons salaires, les bonnes mœurs et la bonne gestion de l’environnement avec la confiance que, le moment venu, Dieu reconnaîtra les siens et que l’assurance d’être le bras séculier du Seigneur lui suffirait pour transformer le plomb en or.

Nidaa Tounes, qui se veut un parti démocratique, raisonnable et réfléchi, et qui se place en alternative sérieuse aux islamistes, nous a aussi raconté, à sa manière, une très belle histoire et un conte merveilleux d’un pays de ripailles où ruisselle la vie et où le pain ne se gagne plus à la sueur du front. Mirage compensatoire pour un pays aujourd’hui dominé par une crise sans précédent. Flanqué de ses deux éminences grises, très douées pour échafauder des plans rocambolesques et qui se voient déjà dirigeant les affaires du pays, Béji Caïd Essebsi est venu présenter un plan d’avenir auquel auraient contribué, paraît-il, plus de 200 experts généreux et pleins de bonnes intentions.

Avec quoi et dans quel contexte ces messieurs comptent-ils redresser un pays à bout de souffle et instaurer un modèle capable de satisfaire les besoins fondamentaux de la population, comme la santé, l’éducation, l’alimentation, le logement, etc. ? La remise en marche du pays implique, certes, une restructuration de l’économie apte à satisfaire ces besoins en permanence : investissements dans la production créatrice d’emplois, modernisation des infrastructures et des installations, réforme et édification d’un tout autre système de formation et d’enseignement. Mais cela n’est réalisable qu’au prix d’efforts gigantesques et de gros sacrifices fournis par l’ensemble de la Nation dans un climat de consensus politique, de solidarité nationale et d’enthousiasme populaire comme le ferait tout pays au lendemain d’une guerre ou d’une catastrophe naturelle.

Un programme politique, est un ensemble de mesures promises qu’un parti de l’opposition entend mettre en place une fois au pouvoir. Le défaut du plan socio-économique de Nidaa Tounes est qu’il se situe dans un lieu imaginaire, lointain et mythique, qui ne saurait correspondre à la Tunisie dans laquelle nous vivons. Ainsi, le trait le plus notable de ce projet d’avenir, ce n’est pas le bien être, ni l’abondance, mais la facilité avec laquelle il est capable satisfaire les  espoirs les plus fous. Les concepteurs de cet ambitieux programme ont en effet décidé de faire de la Tunisie un pays émergent qui projette de réaliser une croissance économique rapide de 7,5%, voire plus, permettant de  faire passer le taux de chômage de 16% à 6%, afin que son niveau de vie converge vers celui des pays développés. Ces messieurs n’entendent pas en rester là et tout est organisé en vue du bonheur illimité. Ils comptent ainsi intégrer  les régions excentrées et défavorisées dans le tissu économique par  une mise à niveau de l’infrastructure, la décentralisation et l’amélioration générale des conditions de vie. Ce  rêve collectif ne pouvant s’arrêter en si bon chemin, Nidaa Tounes a décidé de le poursuivre par la réforme de l’éducation, l’optimisation du tissu industriel, la mise en place d’un secteur financier viable et sain, l’écoute des jeunes, l’appui à l’accès des femmes au marché de l’emploi, le déploiement géostratégique, et bien d’autres fictions qui ont pour dessein de nous faire oublier le réel.

Tant que l’imagination est prolifique et abondante, pas de problème, mais le retour au concret est un vrai rabat-joie. Rappelons  à ces  experts, bien mal à l’aise dans un monde où il faut se débattre avec le réel, que la croissance pour se réaliser à des taux aussi élevés, doit s’appuyer sur un terreau fertile, notamment sur un réel effort d’investissements qui  dépendent largement de la crédibilité et du sérieux de la direction politique, de la paix et de la sécurité, ainsi que d’une conscience de l’intérêt national de la part  de tous les  corps intermédiaires et des citoyens. Or qu’avons-nous  actuellement ? Un chômage persistant, l’insuffisance des recettes fiscales, incapables de couvrir les énormes dépenses publiques et populistes engagées par l’État du fait de l’extension constante du secteur informel et du taux élevé de l’inflation. Ajoutons à cela le déficit abyssal de la Caisse de compensation, l’endettement extérieur, le coût élevé de la sécurité et l’impossibilité d’appliquer le train de mesures de stabilisation et d’ajustement recommandé par les bailleurs de fonds, parce qu’ils sont, dans l’état actuel des choses, à la fois contraires à la justice sociale et hautement déstabilisateur pour tout gouvernement en place. Rappelons également l’existence des considérations qui résistent au calcul, comme  l’apathie générale de la population, les relations d’autorité hiérarchique qui s’émoussent dans le secteur public, la dilution des responsabilités, la désobéissance  et le mépris de la loi et un menu peuple qui aspire à la libération de cette servitude qu’est le travail et qui a développé une véritable hantise de la productivité.

Ce contexte à la fois dramatique et délétère permet difficilement de rendre effectif les possibilités toutes théoriques d’un modèle de société. C’est pourtant sur cette pénible réalité que les experts de Nidaa Tounes entendent transformer le pays. Mais les Tunisiens ont besoin aujourd’hui de mesures d’urgence pour  sortir le pays de l’impasse où le précipitent les déséquilibres évoqués et non pas de l’évocation de thèmes éminemment folkloriques comme les « forces vives de la Nation » ou le « capital humain  qui incarne l’avenir radieux ». Car un programme de crise politique et sociale, d’état d’urgence et de récession ne peut pas être focalisé uniquement sur  l’économie et la finance. Tout ajustement  dans ces domaines est tributaire d’une stabilisation sociale et politique.

Enfin, cette réalité idéale et sans défaut, décrite dans le  projet de Nidaa Tounes, trouvera-t-elle une résonnance auprès du public ? Pour qu’un projet de société ait du sens, il lui faut l’adhésion d’une grande partie de la population.  Or, l’élite économique et financière est bien trop consciente des difficultés  réelles du pays pour adhérer à ce monde tout-fait. Quant au reste de la population, qui manque d’instruments d’analyse pour exprimer ses aspirations, définir sa situation, ou décrire son idéologie, elle a une vision de la politique qui ne lui permet plus aujourd’hui d’adhérer à cet étalage de promesses, ballotée qu’elle est entre la résignation et la nostalgie d’un sauveur suffisamment charismatique et autoritaire  pour remettre le monde à l’endroit.

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