Le Pr. Kamel Béji analyse la possibilité de créer la Caisse d’assurance chômage

Kamel Béji, professeur agrégé en politique économique publique, à l’Université de Laval et expert en économie du travail, analyse pour l’Economiste Maghrébin la possibilité de la création d’une Caisse de chômage, notamment dans ce contexte. Interview 

 L’Economiste Maghrébin : 

Actuellement, on compte en Tunisie plus que 700 mille chômeurs, est-ce une raison pour penser à la création d’une Caisse de chômage à l’instar du modèle européen?   

Pr Kamel Béji :

Dois-je rappeler, peut-être pour la nième fois, que le slogan populaire lors de la révolution et bien avant énonçait clairement les attentes des Tunisiennes et des Tunisiens : Emploi, liberté, dignité. Si les individus n’ont pas un emploi, alors il devient impératif qu’il y ait un dispositif institutionnel qui leur permet d’avoir un minimum de ressources financières afin de vivre dignement. Donc, l’idée en elle même est naturellement intéressante, car elle vise à sécuriser les revenus des personnes qui perdent leur emploi et leur permet de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles. Au plan macroéconomique et dans une logique très keynésienne, une aide financière pour les chômeurs permet également à ces derniers de continuer à jouer leur rôle de consommateurs et de contribuer ainsi, certes indirectement, à la croissance économique. Toutefois, dans l’état actuel des choses, il ne faut pas se voiler la face : la Tunisie est menacée de manquer de fonds pour payer les fonctionnaires, alors proposer de payer des chômeurs peut sembler incongru, voire irréalisable. S’il semble impensable aujourd’hui de mettre en place un quelconque système d’indemnisation des chômeurs, il est très important que le gouvernement qui sera en place, après les éventuelles élections prochaines, commence à mettre les balises d’une telle indemnisation, bien sûr, avec des conditions très précises.

 Quelles sont les conditions de la réussite d’une Caisse de chômage en Tunisie et sur quelles bases doit-elle être fondée?   

Avant de mettre en place toute mesure visant à aider les personnes au chômage, il faut d’abord se positionner par rapport à la question de la sécurisation des revenus des individus. Que voulons-nous ? Avec quels moyens ? Il y a deux logiques qui peuvent supporter l’aide financière aux personnes au chômage. Une logique d’assistance sociale et une logique d’assurance sociale. La première logique consiste à assurer à toute personne sans revenu un minimum de ressources financières, afin de lui assurer des conditions de vie décentes. Dans cette logique, peu de conditions sont remplies par les demandeurs et l’admissibilité est réalisée si l’individu démontre qu’il n’a pas d’emploi. Cette première logique peut mener à la banalisation de l’assistanat et les individus deviendraient moins enclins à chercher activement un emploi. La deuxième logique, celle de l’assurance sociale est désormais suivie dans la plupart des pays développés et notamment dans les pays scandinaves et a montré son efficacité. Elle repose sur l’idée que la situation de chômage doit être transitoire, que les personnes reçoivent une indemnisation pendant une période bien limitée. Cette indemnisation, limitée dans le temps, est dégressive amenant les individus à s’activer pour chercher un emploi et à accepter les emplois dits « convenables » par rapport à ses caractéristiques socioprofessionnelles, emplois proposés par les bureaux d’emplois et de placement. Plusieurs conditions doivent être remplies pour qu’un système d’indemnisation des chômeurs puisse être efficace. Premièrement, il faut que le marché du travail crée des emplois pour toutes les catégories socioprofessionnelles, dans tous les secteurs et dans les régions. Deuxièmement, il faut institutionnaliser des systèmes de formation professionnelle, publics et privés, qui permettent aux chômeurs d’améliorer leurs compétences, d’envisager une réorientation professionnelle ou de développer de nouvelles compétences. Troisièmement, il faut que les bureaux de placement et d’emploi témoignent d’une efficacité quasi exemplaire au plan de la disponibilité de l’information sur les emplois, affichés et aussi ce qu’on appelle les emplois cachés. Pour conclure, un système d’indemnisation des chômeurs est efficace s’il contribue à ramener rapidement les bénéficiaires sur le marché du travail et non pas entretenir un assistanat social. À ce propos, cela n’exclut pas qu’il y ait en Tunisie, parallèlement à un éventuel régime d’assurance chômage, un dispositif qui assiste les personnes foncièrement pauvres, inaptes au travail et dont les chances d’insertion au marché du travail sont très faibles.

Est-il économiquement viable que cette caisse soit financée par une majoration tarifaire d’un certain nombre de produits alimentaires? Sinon, comment  devrait-elle être financée?

Je ne vois pas de lien entre une majoration tarifaire et le financement d’un régime d’assurance chômage. Le financement ou devrais-je dire le co-financement doit émaner de plusieurs sources. Il faut comprendre qu’un tel régime sous-entend une philosophie de solidarité sociale. En Tunisie, la solidarité sociale s’exprime clairement au sein des familles et de certaines associations de la société civile, alors pourquoi, ne s’exprime-t-elle pas pour fonder un tel régime ? Comme toute assurance, ce sont d’abord les individus qui cotisent par des prélèvements mensuels au prorata de leur salaire de base et non pas d’une manière forfaitaire, quelque soit le salaire. N’oublions pas en effet que si la personne perd son emploi, elle est indemnisée pour une certaine période, mais surtout proportionnellement à son salaire. Ensuite, les instances gouvernementales contribuent au régime en finançant l’architecture institutionnelle qui va supporter ce régime : les bureaux de placement et d’emploi, les structures de formation et de réorientation professionnelle, les services d’orientation professionnelle et de carrières, etc. On comprend alors que plus le taux d’emploi est élevé, plus il y a de cotisants et mieux se portera la Caisse de l’assurance chômage. Par ailleurs, l’indemnisation du chômeur doit être dégressive, afin de dissuader l’assistanat et activer les personnes dans leur processus de recherche d’emploi. Enfin, dans le contexte particulier que vit la Tunisie postrévolutionnaire, le dialogue social entre les différents partenaires sociaux peut aboutir à une participation provisoire des entreprises dans le financement du régime de l’assurance chômage. Par exemple, pour aider à bâtir ce régime, les entreprises cotiseraient pendant cinq ans par une taxe de 1% sur les profits générés annuellement. Ainsi, tous les partenaires sociaux contribuent à leur manière à rejoindre concrètement les attentes de la révolution que nous avons rappelées plus haut.

Sous le gouvernement de Béji Caïd Essebssi, une allocation de chômage a été allouée aux jeunes diplômés, mais  sans pour autant suivre l’itinéraire du demandeur d’emploi. Une Caisse de chômage ne doit-elle pas, au-delà du versement de l’allocation, suivre l’itinéraire du chômeur pour mieux le guider et l’orienter? 

La prime « Amal » n’est pas une allocation de chômage au sens classique du terme, c’est-à-dire, une indemnité pour des personnes ayant perdu leur emploi. C’est une aide forfaitaire qui avait pour objectif de donner un soutien financier à une catégorie de chômeurs, celle des jeunes diplômés. C’est une prime qui a été dictée à mon humble avis par des objectifs politiques et ne pouvait en aucun cas être maintenue en l’état et ce pour trois raisons principales. D’abord, elle est inéquitable dans la mesure où on apporte une aide financière à une catégorie de chômeurs (les diplômés) en ignorant tous les autres chômeurs, ceux qui sont plus vulnérables sur le marché du travail car n’ayant pas un bon niveau de scolarité. Ensuite, la prime « Amal » n’est pas attribuée à des personnes qui font montre d’activité pour chercher un emploi puisqu’aucun dispositif d’accompagnement ne permet ce suivi. Du coup, le risque d’installer un système d’assistanat coûteux pour le contribuable est fort probable. Enfin, cette prime, telle qu’elle a été mise en place ne permet que faiblement la réintégration des chômeurs sur le marché du travail. À mon avis, c’est davantage une prime de soutien financier pour des personnes diplômées sans emploi qu’une véritable indemnisation de personnes perdant leur emploi.

1 COMMENTAIRE

  1. Pensez-vous que les décisions électoralistes du gouvernement toujours en mode de rattrapage représentent le principal frein à de véritables réformes socio-économiques en Tunisie? Si oui, Comment briser ce cercle vicieux et permettre des changements concrets au sein de la société tunisienne ?

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