Jusqu’où ira l’écrasement du pouvoir d’achat des Tunisiens ?

La situation est jugée préoccupante aussi bien pour les grandes organisations nationales à l’instar de l’UGTT, l’UTICA et l’Organisation de Défense du Consommateur (ODC) que les institutions financières internationales qui commencent à conditionner clairement tout concours financier à la Tunisie à l’adoption de leurs approches fondées sur la croissance inclusive, afin d’éviter les tensions, les bouleversements et les luttes sociales conséquences directes, d’après le vécu des expériences douloureuses du passé, de la dégradation de la condition sociale et de la baisse de la demande.

Le pouvoir d’achat peut être mesuré à deux niveaux, le premier est lié au pouvoir d’achat du capital qui correspond à la quantité de biens qu’une unité monétaire ou une somme donnée permet d’acquérir. Le pouvoir d’achat du revenu tel que le salaire est la quantité moyenne de biens que ce revenu permet d’obtenir. L’évolution du pouvoir d’achat est déterminée, à ce titre, en rapportant l’indice des revenus à l’indice des prix. Le deuxième niveau se fonde sur le pouvoir d’achat du travail qui s’aligne sur le temps de travail nécessaire pour se procurer une unité d’un bien donné.

A l’échelle nationale, le pouvoir d’achat global est égal au revenu disponible brut. Sur le long terme, il croît au même rythme que le produit national brut, mesuré en volume. En effet, hors le crédit, on ne peut consommer que ce que l’on gagne. A la création de la monnaie près, toute hausse du pouvoir d’achat permise par hausse de l’endettement sera compensée par une future diminution du pouvoir d’achat nécessaire pour rembourser celui-ci.

Face aux débats sur les techniques adéquates pour évaluer le pouvoir d’achat, la référence dans notre pays, à ce niveau, sont les données disponibles à l’Institut National de la Statistique qui estime, périodiquement, l’évolution du pouvoir d’achat du revenu disponible brut des ménages. Les variations de pouvoir d’achat, selon l’organisme central de la statistique dans notre pays, sont la différence entre la croissance du revenu disponible brut des ménages et celle de l’augmentation de l’indice des prix à la consommation. Les résultats révèlent une évolution d’environ 3,4 % en moyenne sur les dix dernières années. Cependant, il y a lieu de mettre en exergue une forte dégradation du pouvoir d’achat surtout en 2012 qui s’est accélérée jusqu’à la limite de l’insoutenabilité au cours des neuf premiers mois de l’année en cours.
Faut-il préciser qu’au niveau de la perception du concept du pouvoir d’achat en Tunisie, il y a une certaine confusion entre pouvoir d’achat de l’ensemble des ménages et pouvoir d’achat par individu. L’augmentation du revenu global n’est pas le gain de niveau de vie que chaque individu saisit. En effet, l’effectif des ménages augmente, approximativement, dans notre pays de 2,3 % par an, et le nombre d’individus ou d’unités de consommations par ménage, aujourd’hui est égal à 4,2 par ménage, demeurant ainsi corrélativement instable. Au total, selon les calculs, le niveau de vie individuel a progressé de l’ordre 1 % en moyenne par an sur les dix dernières années et il a régressé d’environ -3% sur les deux dernières années.
Le surcroît du revenu global des Tunisiens n’est pas le gain que le ménage moyen aperçoit vu que la population augmente d’environ 1 % par an. La progression du pouvoir d’achat individuel est donc inférieure d’un point à celui du pouvoir d’achat du revenu disponible. Décidément, il y a lieu de signaler aussi que plusieurs chercheurs, notamment en sociologie, ont commencé à évoquer dans plusieurs études élaborées au niveau du Centre d’études et de recherches économiques et sociales le constat depuis plusieurs années d’une tendance à l’éclatement de la cellule familiale en raison des séparations, des divorces, etc. En prenant en compte ces données, le nombre des ménages s’accroît de manière plus accélérée que la population totale, mais le constat en Tunisie, d’après les estimations empiriques des chercheurs et de plusieurs universitaires est que ceci ne se traduit pas par un accroissement du pouvoir d’achat par ménage qui demeure presqu’au même niveau à celui du pouvoir d’achat individuel.

Toutefois, en Tunisie le sentiment que la hausse des prix est beaucoup plus rapide que ne l’indique l’indice des prix à la consommation de l’Institut National de la Statistique. Cela est de plus en plus affirmée, et ce, même au niveau des récents rapports élaborés par plusieurs institutions de coopération bilatérale telles que la Banque Africaine de Développement qui a financé et contribué, activement, dans notre pays au niveau de projets d’appui pour la mise en œuvre d’une méthodologie aussi bien conforme aux normes internationales généralement admises qu’aux particularités de la condition socioéconomique tunisienne dans l’objectif de déterminer des indices adaptés, à ce niveau, pour qu’elles reflétèrent même partiellement l’aspect ressentie en intégrant dans les estimations les indicateurs illustrant les stratifications sociales et régionales.

En fait, on estime, en Tunisie, qu’il y a un grand écart entre l’inflation perçue et celle mesurée. La mesure de l’indice des prix à la consommation n’est peut-être pas en cause, mais il existe visiblement aussi des biais au niveau des pondérations du panier de la ménagère, des distorsions au niveau de la méthode de l’échantillonnage basée sur le suivi du rythme de consommation de 13.000 ménages semestriellement et sur 3351 points de vente dispersés géographiquement par rapport à 1100 produits regroupées en six familles. En effet, les ménages sont plus sensibles aux achats courants et répétitifs dont les prix augmentent plus rapidement qu’aux achats occasionnels de certains biens d’équipement pesant sur le plan des méthodes d’estimation empirique officielles en Tunisie et dont les prix baissent à certains moments et qui limitent ainsi la hausse des prix agrégée. On peut bien sûr mettre en cause la mesure des prix à la consommation, mais il faut avoir à l’esprit que l’écart entre réalité et perception peut avoir d’autres origines. La réalité mesurée est une moyenne macroéconomique souvent limitée par des approches politiques et autres. Les perceptions individuelles peuvent différer fortement d’une catégorie de revenus à une autre selon les habitudes de consommation. Selon les récentes estimations, les couches les plus pauvres subissent une inflation beaucoup plus forte que les autres catégories sociales.

78% des Tunisiens estiment que leur pouvoir d’achat a diminué et 64% ont déjà été à découvert

Tunisie Sondage, filiale de la société TBC Partners, a mené entre le 08 et le 11 mars 2013 une enquête réalisée en ligne portant sur la perception du Tunisien des questions relatives au pouvoir d’achat.

Les résultats de cette enquête ont concerné 2090 personnes selon la méthode des quotas (sexe, âge et localisation géographique : gouvernorats / agglomérations). Les résultats révèlent que 49% des répondants estiment que leur pouvoir d’achat est faible.

Pour ce qui est de l’évolution actuelle et future du pouvoir d’achat, 78% des répondants pensent que ce dernier a plutôt diminué durant les douze derniers mois alors que 66% des enquêtés s’attendent à ce que leur pouvoir d’achat diminue lors de l’année à venir. L’enquête révèle, par ailleurs, que les principales dépenses préoccupant le Tunisien au niveau de son pouvoir d’achat sont relatives à l’alimentation (68,4%), aux factures d’énergie (63,2%) et aux transports et carburant (60,8%).

Concernant les moyens auxquels les Tunisiens ont recours en cas de dépenses imprévues ou de difficultés à boucler leur budget en fin de mois, 38% des répondants réduisent leurs dépenses de consommation, 28% empruntent de l’argent à leur entourage et 21% puisent dans leurs épargnes s’ils en disposent. Il est à noter que seulement 10% des répondants affirment recourir au crédit bancaire ; ce taux est justifié par les mesures récentes de la BCT visant la limitation des crédits à la consommation et des découverts bancaires.

A cet égard, l’enquête a révélé que 64% des répondants ont déjà été à découvert quant à leurs comptes bancaires selon des fréquences différentes : 36% tous les mois, 15% une à deux fois par an et 13% deux à trois fois par an.

A cet effet, les variations des marges sur le pouvoir d’achat qu’ils soient pris individuellement ou d’une manière agrégée naissent de l’activité de production. Seule donc la croissance économique et bien sûr la répartition du revenu permettront l’amélioration ou induiront au contraire la dégradation du pouvoir d’achat.

Il serait important de mesurer comment ce pouvoir d’achat est réparti entre les agents économiques, mais cette tâche nécessite une volonté et des efforts à déployer, mais l’inquiétude réelle et presque généralisée réside dans le fait que depuis les évènements du 14 janvier 2011, le pouvoir d’achat des ménages tunisiens a baissé de 20% dont une dégradation constatée au cours de la période 2012 et les neuf premiers mois de l’exercice 2013 de l’ordre de 13,6%, et ce, selon des recherches et des enquêtes menées par plusieurs unités de recherche universitaire et des ONG locales et internationales.

En définitive, plusieurs économistes affirment que le budget de l’Etat 2014 va beaucoup nuire à la classe moyenne en particulier, et affectera de manière générale toutes les catégories socioprofessionnelles. Le budget en question terrassera le pouvoir d’achat des Tunisiens de tout bord, d’abord avec le gel des salaires; aucune augmentation n’est à prévoir dans le budget 2014, ensuite l’embrasement des prix à la consommation de la majorité des produits, notamment les produits de premières nécessités, et enfin, avec une augmentation des taxes et impôts.

 *Mourad Hattab, MBA, Gestion des Risques Financiers, Université Paris 10 Directeur de Banque

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