Nouvel ordre mondial, globalisation, réveil arabe : un monde sans idées ?

Les « grandes tempêtes idéologiques » (Isaiah Berlin) qui ont traversées le XXe siècle ont laissé place à une bataille des idées plus sourde et invisible mais non moins réelle au XXIe siècle. Le nouvel ordre mondial ne consacre nullement la fin de l’histoire qui se résumerait à l’affirmation universelle de la « démocratie de marché ». La thèse de Francis Fukuyama est loin de se vérifier. La chute du Mur de Berlin n’a pas enterré les idéologies. Le temps des idées n’est pas révolu. Malgré les apparences, la globalisation ne se réduit pas à la libre circulation des marchandises et des capitaux. Il y a un visage immatériel de la globalisation : des idées circulent, s’échangent, se confrontent et s’opposent.

La vie des idées continue (encore et toujours) à participer à la vie internationale. Derrière une idée, il y a un modèle culturel, un système de valeurs, une idéologie, mais aussi une stratégie. Les idées sont des armes de soft power que nulle puissance étatique ne saurait ignorer (comme l’atteste le développement d’une « diplomatie publique », du « smart power », de l’« e-diplomatie »). Elles jouent un rôle de plus en plus déterminant dans les relations internationales. Derrière une politique étrangère, il y a des intérêts certes, mais aussi des idées, des conceptions et des représentations. Les secondes étant le plus souvent au service des premiers. Les idées sont constitutives des stratégies d’influence. Chacun des acteurs (étatiques ou non) précède, accompagne et poursuit la bataille du « hard power » par une bataille des mots et des idées, par circuits diplomatiques et médias interposés. Hegel n’estimait-il pas que « [s]i le domaine des idées est révolutionné, la réalité ne peut demeurer telle qu’elle est » ?

La diffusion et la confrontation des idées sont matérialisées et incarnées par des figures humaines (politiques, experts, universitaires, etc.) et elle se matérialise par autant de vecteurs traditionnels et modernes (des livres aux blogs en passant par les articles de presse). Dans un monde interconnecté grâce au développement des nouvelles technologies, les États se trouvent concurrencés- sur le marché de la production des idées- par des acteurs transnationaux : multinationales, ONG, Fondations et think tanks, « intellectuels et « experts », journalistes, blogueurs, etc. Seuls les modes d’expression, les supports ont évolué avec l’instrumentalisation de l’apport des nouvelles technologies et les réseaux numériques. Dans l’ouvrage The New Digital Age (2013), Jared Cohen (ancien conseiller de Condoleezza Rice et d’Hillary Clinton) et Eric Schmidt (président exécutif de Google) soulignent ainsi que la mondialisation est celle « des produits et des idées ». Le premier en a tiré les conséquences puisqu’ il dirige aujourd’hui un think tank au nom évocateur : Google Ideas.

Cette guerre n’est pas forcément pacifique. Elle peut générer des actes violents (de la guerre militaire classique aux actions terroristes). Évènement marquant de ce début de XXIe siècle, l’invasion anglo-américaine de l’Irak en 2003 a été préparée par une campagne de propagande et justifiée par des constructions intellectuelles pour le moins audacieuses : la démocratie par la force, la démocratie par l’ingérence. Outre la violation du droit international par la première puissance mondiale, cette guerre a revêtu une dimension symbolique et idéologique particulièrement prégnante. Elle ne saurait être expliquée par les seuls préceptes de la realpolitik. Actuellement, le « réveil (des peuples) arabe » mobilise des courants de pensée aussi divers que l’islamisme politique, le libéralisme, le constitutionnalisme, etc.

La politique étrangère de la France tente de promouvoir des concepts (francophonie, exception culturelle, service public, laïcité) qui sont l’expression d’une identité et/ou d’intérêts nationaux. Pourtant, la France semble en difficulté dans cette bataille des idées. Sa capacité à penser le monde– y compris l’avenir de l’intégration européenne- est mise à l’épreuve. A l’inverse, Justin Vaïsse souligne que les Etats-Unis « continuent d’être les pourvoyeurs de concepts pour penser le monde » (Le Monde Géo et Politique, 22 février 2013). Avec Pierre Hassner, il avait déjà souligné que « l’un des traits frappants [du débat aux EU], par rapport à d’autres pays, réside dans la diversité des opinions et la profusion de ses modes et de ses lieux d’expression » (in Washington et le monde, Dilemmes d’une superpuissance, Paris, CERI, 2003).

Quant au monde arabe, le réveil de ses peuples en 2011 démontre la capacité des Arabes à parler avec un langage universel (valeurs de justice, de dignité, …) en s’appuyant notamment sur les possibilités offertes par la modernité technologique instrumentalisation des réseaux sociaux). Au-delà des expériences, systèmes ou modèles de l’autoritarisme laïc, de l’islamisme politique ou de la démocratie de marché, les Arabes du XXIe siècle sont appelés à repenser leur mode de développement politique, économique et social. Certes, la place de l’islam est un élément constitutif de l’équation. Toutefois, le moment islamiste ne marque pas la fin de l’histoire moderne du monde arabe ! D’autres idées restent à explorer et à réaliser…

 

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