Quelques propos à l’adresse d’un hypothétique futur Premier Ministre

Supposons que par un  acte politique absolument suicidaire, Ali Laârayedh se résigne à concéder le pouvoir à un nouveau gouvernement devenu depuis quelques mois l’unique souci d’une opposition politiquement composite. Je plains sincèrement ce futur Premier Ministre qu’on mène à l’abattage, sans cesser de me demander comment, dans cette bourrasque économico-politique, on ose encore entendre des candidats solliciter, voire rêver de la perspective d’occuper  une telle responsabilité. Des dizaines de personnes s’agitent encore jour et nuit pour que leur nom se mêle à celui des dizaines d’autres d’ores et déjà annoncés sur la place publique. Combattants, conquérants, à l’assaut du pouvoir, ils n’ont pour seul dessein que d’évincer l’actuel titulaire pour occuper simplement le poste. Mais à quelle fin ? Pour quoi faire exactement ? Et, au cas où l’heureux élu accèderait à ce poste, par où va-t-il commencer ? Ces questions ne manqueront pas de se poser avec force, car il ne s’agit plus de choisir un modèle de société, de construire ou de réformer, mais de déterminer ce qu’il s’agit de sauver pour survivre, sauvegarder le peu qui reste et de quelle façon. En somme, comment gouverner dans un tel contexte ? Quels sont les pas concrets à faire ? Les mesures prioritaires à prendre ?  Ces questions, essentielles pour  toute action relative aux modalités de la reconstruction au vu des dégâts infligés au pays, demeurent malgré tout sans réponse, sont  occultées, ne  suscitent même pas de divergences parmi les partenaires du dialogue, ce qui témoigne d’une précarité et de flottements de pensée bien regrettables.

Ces derniers mois, des initiatives de tous ordres, vécues comme un feuilleton à rebondissements : des quartets de médiation occupés à plein temps, des commissions engagées dans un dialogue de sourds, des tribunes de presse et des articles, tous obsédés jusqu’à la déraison par le choix du futur Premier Ministre, ont mis sur la place publique les différents thèmes de la dé-islamisation. Les arguments développés renvoient le plus souvent à des embrouilles idéologiques qu’à l’analyse de la nature de la crise que connaît le monde politique en Tunisie, au cadre de régulation nécessaire et à la question de la souveraineté démocratique.

Dans cette confrontation, s’opposent, d’une part, la tendance technocratique, qui s’attache à tronquer l’organisation et l’agitation politiques, avec le froid calcul des économistes ;  et la tendance, dite politique, mais  plus que jamais inapte à faire la distinction entre les besoins urgents et essentiels et les exigences du politique, notamment en livrant un assaut dérisoire à l’absolutisme islamiste. Certes, l’affaiblissement de la société sous les coups de boutoir des carences de gestion d’Ennahdha a atteint un point limite : les structures de l’économie tremblent au point que les chantres de l’islam politique ont dû mettre une sourdine à leurs dithyrambes en faveur de l’efficience de leur modèle et un débat a pris corps autour de l’antithèse : la dé-islamisation du pays. Mais tout cela ne  suffira pas à convaincre intelligemment l’actuelle majorité de l’urgence de céder volontairement le pouvoir, alors qu’ils comptaient s’installer pour au moins un siècle, juste le temps de reproduire l’âge d’or du prime islam.

Dans  un tel contexte,  ce malheureux Premier Ministre, tout juste investi, commencera par rencontrer un écueil de taille auquel il  devrait faire face: le président de la République qu’il aurait fallu dégager au préalable. Encombrant, inutile, qui n’en fait qu’à sa tête, il est devenu une menace et un risque majeur pour la crédibilité du pays et une atteinte permanente à la dignité de la fonction. Il va ensuite retrouver des réformes à l’arrêt, un chômage persistant, une désobéissance civile,  une police divisée, une guerre larvée contre les groupes terroristes, des secteurs vitaux de l’activité économique complètement à l’arrêt et un tas d’autres maux dont souffre un pays rongé par le doute et une population  désabusée et démobilisée, sans compter  le  pluralisme de la nouvelle gouvernance, avec des acteurs sociaux qui n’ont ni le statut de la Fonction publique, ni le statut d’autorité élue, mais qui sont de plus en plus actifs et importants dans le processus de production, d’exécution et de mise en œuvre de décisions publiques. C’est pourtant dans un tel univers qu’il devrait s’appliquer à gouverner en commençant par créer le contexte propice pour engager une politique économique efficace à travers l’organisation méthodique du travail et la rationalisation des rapports entre production, circulation et consommation. Des mesures déterminantes pour dégager le pays de l’état de crise, d’instabilité dans lesquels il ne cesse de s’enfoncer.

Ce gouvernement, une fois investi,  exercera-t-il  pleinement sa compétence ? Va-t-il bénéficier de la plénitude des pouvoirs  malgré  une confiance  imparfaite de l’ANC lorsqu’il ne s’agit pas carrément d’hostilité? A moins qu’il ne soit prié de se limiter à préparer les élections futures, auquel cas on lui demandera de s’occuper d’expédier les affaires courantes, d’user de son pouvoir avec parcimonie, uniquement dans le souci de la continuité des services publics et sans faire preuve d’un dynamisme excessif, sauf, peut-être, à traiter les affaires urgentes, pour lesquelles, normalement, il devrait s’abstenir, mais dont l’urgence justifierait exceptionnellement son intervention.

Il devrait aussi se démener à fond  pour expédier le maximum d’affaires dans le cadre du legs laissé par ses prédécesseurs de sorte que  son champ d’action se trouve limité d’autant. Des textes signés dans la hâte, comme un testament, des nominations de partisans d’Ennahdha effectuées en catimini, des recrutements en masse réalisés dans la Fonction publique destinés surtout  à noyauter les institutions administratives de fidèles partisans, des décisions élaborées et signées in extremis, des annonces de restrictions budgétaires et de hausses futures des prix refilés comme une patate chaude au nouveau gouvernement, sans  parler de toutes les bombes à retardement que le futur Premier ministre ne manquera pas de retrouver sur son chemin  et qui transformeront nécessairement son mandat en chemin de croix.

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