« Nationaliser les trois banques publiques »

Pour M. Karaouli, PDG de la Banque d’Affaires de Tunisie, la nationalisation des banques est la seule voie possible  pour une restructuration réussie du secteur bancaire. Dans cette interview, M. Karaouli revient aussi sur les missions de la Banque d’Affaires de Tunisie et ses perspectives d’avenir.

Propos d’un expert au sommet de son art qui sait ce que bonne gouvernance, efficacité managériale et rationalité économique veulent dire. HK sait de quoi il parle pour avoir fait ses preuves en matière d’architecture et d’ingénierie financières et parle de ce qu’il sait, comme à son habitude, avec son parler vrai et juste. (Extraits d’une interview parue dans la version papier de l’Économiste maghrébin)

Quelle évaluation faites-vous de l’efficacité du paysage tunisien des affaires ? 

La culture du conseil n’est pas toujours suffisamment développée en Tunisie. Ça commence timidement. Ce marché est encore embryonnaire. L’ouverture de l’économie tunisienne et la proximité avec un certain nombre de groupes et d’investisseurs étrangers favorisent chez les Tunisiens cette dimension. Quand on voit que les groupes étrangers ne viennent qu’accompagnés voire précédés et suivis de leur conseil, on comprend l’importance de cette activité. Dès lors, des groupes voire des PME commencent à avoir le réflexe de s’adresser à des conseillers pour les accompagner dans leurs opérations d’évaluation, de fusion-acquisition, d’acquisition ou de prise de participations.

C’est une activité qui fait ses premiers pas, même si elle n’est pas suffisamment bien normée, puisque le secteur est ouvert à tous et la concurrence n’y est pas bien réglementée.

Comment jugez-vous la santé du secteur bancaire aujourd’hui ?

Il y a une unanimité pour dire que le secteur vit une mutation extrêmement délicate. Depuis 2011, j’avais bien fait remarquer, dans l’une de mes interventions médiatiques, que le secteur bancaire fait malheureusement partie du problème et non de la solution.

L’analyse des enjeux auxquels sont confrontées les banques tunisiennes (coût du risque, normes prudentielles de Bâle III, refinancement, réduction des coûts, morcellement du paysage bancaire, etc.) fait ressortir certaines défaillances liées à :

– un déficit de ressources stables (sous capitalisation, baisse des dépôts à terme, etc.),

– une incapacité à générer et à gérer un système de recouvrement efficace,

– des problèmes de gouvernance et d’autonomie de décisions notamment mais non exclusivement dans les banques publiques,

– un marché bancaire fortement asymétrique,

– une persistance de taux d’intérêts réels en territoire négatif,

Résultat, un environnement bancaire où la prise de risque et la production de crédits devient quasi nulle, en plus des règles prudentielles de Bâle III, plus exigeantes en termes de fonds propres durs.

Etant la principale source de financement des entreprises, le secteur bancaire, face à ces contraintes, sera durablement en incapacité d’accompagner les entreprises en cas de reprise.

Paradoxalement, ce contexte peut offrir une opportunité pour les banques de se positionner durablement et de redéfinir leurs offres.

Cependant, ce positionnement ne doit pas  se faire par défaut, ou de manière conjoncturelle. Son développement doit s’inscrire dans le cadre d’une vision stratégique sur la longue période.

Toutes les banques, publiques comme privées,  sont confrontées à des enjeux de rentabilité, de gestion des risques et de pression réglementaire. Les entreprises l’ont compris d’ailleurs et ont raison de craindre une raréfaction du crédit ; elles  commencent d’ores et déjà à se diriger vers le marché financier qui peut offrir, à moyen terme, la solution idoine. Ce mouvement est attesté, mais doit être consolidé, par le nombre et le volume des introductions en Bourse.

C’est pourquoi,  il était important de s’occuper de cette question dès 2011,  parce que, quelles que soient les décisions prises en matière de politique économique ou en matière de promotion de l’investissement,  les pouvoirs publics  auraient dû engager la mise en place de l’instrument qui allait en permettre la réalisation. Et surtout engager une réflexion stratégique pour décider du devenir des banques,  publiques du moins.

Le secteur est en crise. C’est clair. On enregistre un quasi arrêt de la production du crédit pour les entreprises, une baisse des concours bancaires pour le financement de l’économie et plus grave encore, une baisse des dépôts à vue, ce qui est symptomatique de l’état de défiance vis-à-vis du système bancaire. C’est ce qui explique les difficultés de plus en plus importantes des PME, qui constituent plus de 90 % du tissu économique.

Je crois que la prise en compte de la situation n’est pas tout à fait adéquate. On a mis beaucoup de retard à réagir et on a préféré reporter la décision en engageant un audit des banques publiques qui est, à mon sens, techniquement infondé et politiquement inopportun puisqu’il n’apporterait rien. Un audit qui repose sur une étude-alibi tendant à justifier des choix pris dans la légèreté la plus totale ou carrément la non-prise de décision sur un certain nombre de dossiers brûlants.

Il faut dire qu’on  est aujourd’hui face à deux réalités, à une sorte d’asymétrie. D’une part, les banques privées qui, vaille que vaille, arrivent à équilibrer leurs comptes, même si elles ont des difficultés de croissance qu’elles peuvent surmonter en développant des synergies et en favorisant le rapprochement entre elles. Des synergies que les opérateurs seuls doivent décider et que les pouvoirs publics peuvent favoriser en rendant plus flexible la législation en vigueur.

D’autre part, il y a les banques publiques où la crise est plus visible. Engager un audit en ce moment est à mon sens contre-productif,  puisqu’il va pénaliser davantage ces banques, déjà fragilisées. Encore une fois, on se trompe d’instrument et on prend des décisions à contretemps.

Le problème essentiel des banques publiques, c’est d’abord un problème de nature des débiteurs et dans une moindre mesure, de gestion ou de gouvernance. Il serait donc vain d’envisager une réforme du secteur bancaire sans une réforme en profondeur des entreprises publiques qui sont derrière une grande partie des problèmes auxquels ces banques sont confrontées. Les deux réformes doivent se faire de manière concomitante.

Quels sont, à votre avis, les axes d’une vraie réforme du secteur ?

D’aucuns vont être surpris, mais je suis personnellement pour une nationalisation des banques publiques. Cela peut paraître un contresens, mais c’est à mon avis la solution. Ces banques sont en partie publiques, mais il y a aussi de petits porteurs dans leur capital. L’idée part d’une mise à plat des données du problème. Pour entamer une réforme en profondeur, avec une perte de valeur initiale inévitable, l’Etat doit être le seul maitre à bord dans les banques qu’il choisira de maintenir dans son périmètre.

En considérant le problème, on s’aperçoit que l’Etat est présent, directement ou indirectement, dans une dizaine de banques, avec des participations allant de 20 à 87% dans des banques qui sont de fait concurrentes sur les mêmes segments. Ainsi,  l’intervention publique dans le secteur est diluée, redondante et contre- productive. Il s’agit, à mon avis, de se concentrer sur deux ou trois véhicules principaux, avec des missions clairement définies.

Il s’agit de préserver le secteur, de protéger le contribuable contre tout risque excessif de prise en charge du coût de la restructuration et de préserver les emplois. Avec la configuration actuelle, c’est le contribuable qui paye, en partie, les errements et les turpitudes de la gestion publique. Et c’est anormal.

Des décisions drastiques doivent être prises. Les arbitrages sont douloureux et difficiles à ce niveau et l’un des enjeux, c’est notamment de trouver des sources de financement qui puissent alléger l’intervention publique et notamment budgétaire pour restructurer et reconsolider les fondamentaux des banques publiques.

Ceci, on ne peut le faire qu’en élaguant. En cédant toutes les participations de l’Etat qui ne sont pas des participations stratégiques, parce qu’on ne peut pas être présent partout et on ne peut pas être fort partout. Il faut commencer par céder toutes les participations dans ce qu’on appelle les banques mixtes qui, à partir du moment où elles sont devenues des banques universelles, sont en train, d’une manière ou d’une autre, de concurrencer les autres participations de l’Etat dans des banques où l’Etat est plus présent. Et en faire de même avec les autres participations minoritaires.

Ces cessions peuvent rapporter de l’argent à l’Etat pour consolider les fonds propres des banques qui seront gardées. Les ressources dégagées peuvent  être utilisées aussi pour permettre à l’Etat de lancer des OPA dans les trois banques principales (STB, BNA et BH) pour racheter les participations minoritaires et celles des petits porteurs pour que l’Etat puisse être le seul maitre à bord et faire les restructurations qu’il faut, comme il l’entend et comme cela se doit.

Il ne faut pas se leurrer. C’est un mythe que de croire qu’une restructuration des banques publiques peut se faire sans une perte de valeur et sans douleur, dans un premier temps du moins.

Désengager les petits porteurs dans l’objectif de ne pas leur faire subir les pressions et les coûts de la gestion publique peut aller jusqu’à retirer les trois banques publiques de la cote, parce qu’à ce niveau aussi, nous sommes en train  de mettre en concurrence des banques publiques qui, par nature, doivent avoir une fonction d’appui de l’initiative publique en matière d’investissement et de développement régional, avec d’autres entités et avec des actionnaires qui,  en fin d’année, s’attendent légitimement à ce qu’on leur distribue des dividendes. Pourquoi voulez-vous qu’un petit porteur, qui est là parce qu’il a foi dans le marché financier et parce qu’il veut fructifier son épargne, soit pénalisé par la gestion publique ou par les contraintes de la mission publique de ces banques ?

Je ne crois personnellement pas à la fusion de ces trois banques. La fusion a des règles et ses règles sont strictes. Il faut être très lucide à ce niveau-là. Ces règles ne peuvent pas être appliquées actuellement en Tunisie. Les esprits n’y sont pas encore préparés et ce n’est sûrement pas l’expérience de la fusion STB, BDET et BNDT qui y aidera.

La solution consiste donc, comme je l’ai déjà mentionné, dans la  « nationalisation des banques publiques », tout en privatisant leur mode de gestion. Par privatisation du mode de gestion, j’entends une gouvernance indépendante et en conformité avec les  exigences de la concurrence et des standards internationaux. C’est une condition sine qua non à la réussite de la réforme.

De mon point de vue, dans ce contexte post révolutionnaire de reconstruction, l’Etat sera fortement impliqué dans les dix prochaines années, directement et/ou en partenariat public privé, dans la relance de l’investissement et notamment dans les zones de développement prioritaires. Pour ce faire, il devra  détenir ses propres instruments d’intervention et donc disposer d’un véhicule public fort qui puisse traduire en réalisation sa volonté. Seule la nationalisation des banques publiques pourra lui en donner les moyens.

 

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