Dialogue national : avant qu’il ne soit trop tard …

On voudrait y croire, comme s’il fallait forcer le destin contre toute évidence. On se refusait à l’idée, pourtant probable, d’un impossible dialogue national. Mais on pressentait, hélas, au fond de nous-mêmes, que la tentative de la dernière chance du quartet ne pouvait conduire qu’à un dialogue de sourds ou pis encore, à un simulacre de dialogue.

L’opposition réunie, vaille que vaille, dans le camp du Front du salut le revendiquait, faute de mieux. La troïka menée par Ennahdha y allait à reculons. Elle n’avance d’un pas que pour mieux reculer sur l’essentiel, rendant toute avancée quasi impossible.

Le parti islamiste au pouvoir semble jouer sur les deux tableaux : brouiller, jusqu’à la paralysie, les cartes du dialogue au sujet notamment de la démission du gouvernement – qui fait de la résistance – et plus encore de la désignation du futur chef de l’exécutif. Au même moment, selon un rituel bien rôdé, on voit s’agiter, la menace brandie par l’ANC, dominée par Ennahdha et ses alliés. Ils ont déterré de nouveau la hache de guerre contre la feuille de route du quartet et contre l’idée même d’un dialogue national. Ils ne s’interdisent rien pour le combattre, au prix d’une escalade verbale et de dérapage législatif qui cultivent la division, mènent droit à l’explosion sociale, au chaos et à une sorte de guerre civile larvée dont on a plus d’une raison de craindre les effets dévastateurs.

C’est à n’y rien comprendre. Ennahdha, plus que toutes les grandes formations politiques, réputée pour sa discipline partisane, donne à penser que ses élus et ses cadres dirigeants sont en situation de dissidence permanente. Son président, Rached Ghannouchi, favorable au dialogue, serait-il à ce point en perte d’influence, marginalisé par ceux-là mêmes qui le portaient sur les fonts baptismaux ? Le mystère est total.

Le dialogue national, ultime tentative initiée par le quartet et laborieusement mis en scène pour sortir le pays de l’ornière, stopper la dégradation de l’économie et des finances publiques, mettre un terme à la dislocation du tissu politique et social, a été suspendu, dès la ligne de départ, avant même de commencer. Trop d’arrière-pensées, de manœuvres dilatoires, de calculs de politique politicienne, d’hypocrisie voire d’opposition frontale, de manque d’humilité chez les uns, d’absence de conviction et de volonté politique chez les autres ne pouvaient faire bouger les lignes. Tout cela présage d’un grave échec. Il ne pouvait en être différemment, à cause de ce faisceau de malentendus.

Personne ne pouvait imaginer qu’un tel dialogue, balisé par la feuille de route du quartet qui ne s’est pourtant pas départi de sa neutralité, fusse  facile ni qu’il puisse de quelque manière que ce soit soulever l’enthousiasme d’Ennahdha et de ses alliés au pouvoir à qui l’on demande rien moins que de baisser pavillon.

La désignation d’un nouveau gouvernement intérimaire, fût-il de compétences – sans que l’on sache de quelles compétences il s’agit -, pour une courte durée, le temps de préparer les prochaines échéances électorales, au dessus de tout soupçon, sonne quoiqu’on dise comme un aveu d’échec d’Ennahdha et de son gouvernement. Certes, la persistance et l’aggravation de la crise économique, sociale, financière et sécuritaire  ne plaident pas en leur faveur. L’économie peine à remonter la pente quand elle ne s’enfonce pas dans les ténèbres des déficits, l’investissement est à l’arrêt ou presque, les finances publiques sont à la dérive. Le pays inspire de moins en moins confiance et son image est largement écornée et entamée. Nos partenaires s’en inquiètent, les bailleurs de fonds ne cachent plus leur réprobation et les investisseurs étrangers perdent patience.

Bien évidemment, le gouvernement « démissionnaire » d’Ali Laarayedh a une tout autre appréciation de son bilan. L’ennui est que l’important,   dans ce genre de situation, n’est pas ce qu’il pense de son action, mais de la manière dont celle-ci est perçue en dehors de lui-même. En la matière,  il n’y a pas lieu de pavoiser : la sanction des déficits, du chômage, de l’inflation est sans appel. Les Agences de notation ne sont pas en reste. Fitch Ratings vient d’emboîter le pas aux autres et d’enfoncer de nouveau le clou en nous dégradant de deux crans, faute de perspectives politiques rassurantes. La Tunisie touche le fond ou presque, rendant encore plus difficile la possibilité de rebond rapide. De quoi dissuader investisseurs étrangers et bailleurs de fonds et jusqu’aux opérateurs locaux qui appréhendent  mal le nouveau tour de vis fiscal. A force de vouloir trop jouer sur la corde de la justice fiscale, on finit par faire dans l’arbitraire,  tournant ainsi le dos à l’efficacité et à l’éthique fiscales.

L’idée même d’un dialogue national est née de cette crise complexe et multiforme. Car dans l’absolu et en temps normal, un «dialogue» de cette nature, qui ne doit pas s’écarter de la feuille de route prescrite par le quartet, est difficilement concevable. Il équivaut pour le gouvernement et la coalition politique au pouvoir à une reddition en rase campagne. Son échec patent, sans espoir de redressement de l’économie et en l’absence de réconciliation nationale, l’expose certes à des critiques acerbes. S’y ajoute le fait, qu’il ne peut s’exonérer des engagements moraux des forces politiques qui le soutiennent.

Deux ans après les élections d’octobre 2011, la légitimité des urnes n’a plus cours. Le 23 octobre 2012, l’ANC aurait dû promulguer la Constitution et le gouvernement rendre le tablier. Passé ce délai, sa légitimité tient de son efficacité et de sa capacité à susciter l’adhésion de l’ensemble du pays.

L’initiative du quartet s’est imposée à la suite de l’assassinat du député Mohamed Brahmi, après celui de Chokri Belaïd, survenu 6 mois plus tôt.

La décision a été prise sur fond de naufrage de l’économie, de délitement de l’Etat, de montée du terrorisme et de tous les périls. Il ne pouvait s’agir que d’un geste de salut et de sauvegarde national. L’UGTT, l’UTICA, le Conseil de l’ordre des avocats et la LTDH ont, en commun, un souci, une demande pressante et le désir de sauver le pays de ses propres démons politiques. Il faut y voir un réel instinct de survie d’un pays qui mérite mieux que d’être malmené par des organismes et des agences de notation qui, il y a peu encore, l’adoubaient et le citaient en modèle et  de réussite, malgré le handicap du déficit démocratique.

La Tunisie de la révolution du jasmin, portée par son talent et son élan créateur et boostée par le choc démocratique pouvait et se devait d’éviter bien des écueils, qui suscitent aujourd’hui interrogations et inquiétudes. Elle devait s’ériger de nouveau en modèle de transition démocratique comme elle le fut dans sa manière de donner le coup d’envoi du printemps arabe, qui a vite fait de virer en Libye et ailleurs au chaos, à l’anarchie et à l’insécurité chronique.

Ennahdha, aux commandes de l’Etat, joue aujourd’hui son avenir politique. Et il n’est pas dit qu’il prenne une sérieuse option, à trop vouloir se cramponner au pouvoir. Il est légitime qu’il cherche à résoudre cette difficile équation de quitter le gouvernement, sans s’éloigner du premier cercle du pouvoir. S’il se retire aujourd’hui de son propre gré, en bon ordre, il se donne à coup sûr les moyens de se dédouaner de ses échecs successifs, sans qu’il soit, à la vérité, le seul à en assumer la responsabilité.

Paradoxalement et contrairement aux apparences, l’attitude de l’opposition au sein du Front du salut national et le positionnement du quartet sont en définitive à l’avantage d’Ennahdha. L’opposition, dont la principale revendication est la formation d’un gouvernement de compétences et le remodelage des prérogatives de l’ANC qui doit retrouver sa vocation originelle, plaide au fond en faveur d’Ennahdha.  Elle lui tend la perche, même si telle n’est pas son intention, pour le sortir de ses difficultés. Il pourrait retrouver ainsi crédit auprès de celles et de ceux qui en condamnent aujourd’hui la méthode, l’action et les résultats. A bien y réfléchir, la sagesse et la lucidité politiques voudraient que le principal parti au pouvoir s’inscrive dans cette démarche politique voulue par le quartet et soutenue par l’opposition, dont on a tout lieu de penser qu’elle fait œuvre de front du salut… d’Ennahdha. Pour ce dernier, la voie est étroite et le temps est son pire ennemi.

Le blocage actuel lui fait perdre ses chances de crédibilité future, car pendant ce temps-là, la situation économique se dégrade, sans qu’il puisse avoir prise sur la réalité, en l’état de « démissionnaire » qu’il est. Il ne peut, dans cette situation « irréelle », disposer de tous les leviers de commande de l’économie, ni faire entendre sa voix auprès d’interlocuteurs étrangers, voire locaux, qui ont déjà intégré son départ.

La politique est aussi faite d’humilité, d’éthique, de responsabilité, de sens de l’Etat et de vision lointaine. C’est loin d’être un champ clos d’affrontements sans règles et sans souci de l’avenir du pays. Elle n’est pas non plus une partie de poker menteur. Car, dans le désordre et le chaos des désaccords et des guerres de tranchées aux relents idéologiques, personne ne pourra prétendre rafler la mise. Il n’y aurait que des… victimes

 

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here