Incongruités au pluriel, acquis au singulier

Qu’une révolution dérape, déraille, échoue ou « bouffe ses enfants » ne peut en aucun cas constituer un événement extraordinaire. L’Histoire contient tellement d’exemples de révolutions avortées que cela devient banal. Sans trop exagérer, on peut même dire qu’en matière révolutionnaire, la réussite est l’exception, et l’échec est la règle.

La révolution tunisienne appartient à une catégorie à part. Chaque jour qui passe la singularise un peu plus. Tôt ou tard, cet événement qui a bouleversé la vie des Tunisiens entrera dans l’histoire millénaire du pays comme une série d’incongruités politiques dévastatrices.

La première incongruité de cette révolution est qu’elle a rassemblé au pouvoir trois partis politiques qui n’ont pas grand-chose en commun, sinon l’opportunisme et un désir irrépressible de jouir du pouvoir et de ses avantages, et dont le plus grand d’entre eux, Ennahdha, n’a absolument rien à voir avec cette révolution. On leur a confié le pouvoir pour gérer une période transitoire et préparer l’accession de la Tunisie à la démocratie, ils en font un instrument qu’ils utilisent pour faire main basse sur le pays, ses institutions et ses richesses. Au lieu de commencer à mettre en place les conditions de concrétisation de la principale revendication de la révolution (emploi, liberté, dignité), ils se sont fourvoyés dans des considérations identitaires et religieuses, ouvrant ainsi la boite de pandore que personne ne peut pour l’instant fermer.

La troïka a instrumentalisé le pouvoir pour se partager ses avantages, mais cette instrumentalisation n’aurait jamais été rendue possible si Ennahdha n’avait pas réussi à instrumentaliser les deux partis dits laïques, les mettant dans une position de dépendance telle que ni le CPR ni Ettakattol n’osaient contester leur instrumentalisation par le parti islamiste, ni d’ailleurs leur instrumentalisation collective du pouvoir aux dépens des intérêts supérieurs du pays.

La deuxième incongruité de la révolution tunisienne est l’instauration d’une Assemblée constituante chargée de rédiger une Constitution dans un délai d’un an et qui a vite fait de se transformer en un parlement avec deux caractéristiques uniques au monde : il n’a pas d’échéance précise à respecter ; les lois qu’il vote ne sont soumises à aucune espèce de contrôle. En d’autres termes, « la seule instance légitime » enfantée par la révolution tunisienne dispose d’un pouvoir absolu sans limite dans le temps et sans limite au niveau des compétences.

La troisième incongruité est ce gouvernement qui, malgré les échecs patents sur tous les plans, et bien qu’il soit abhorré par l’écrasante majorité de la population, continue à s’accrocher désespérément au pouvoir comme un noyé s’accroche à sa bouée de sauvetage. En toute objectivité, ce gouvernement a des raisons de s’inquiéter et de s’accrocher au pouvoir. Non pas à cause des graves échecs économiques, sociaux et environnementaux, non pas à cause des promesses non tenues ou des abus de pouvoir commis contre des citoyens ou des groupes de citoyens, de tels échecs et abus étant pratiquement la règle dans les pays sous-développés comme le nôtre.

Mais ce qui fait l’incongruité de ce gouvernement est son attitude terrifiante vis-à-vis du phénomène du terrorisme. Généralement, les gouvernements sont menacés par le terrorisme et mettent tous leurs moyens en œuvre pour l’éradiquer, car il s’agit là d’une question de vie ou de mort. Ce gouvernement et celui qui l’a précédé, par inconscience, négligence ou complicité (on le saura peut-être un jour) sont responsables de l’amplification du phénomène terroriste dans le pays. Il est difficile de trouver dans les annales internationales un gouvernement qui s’est comporté avec un laxisme qui frise la complicité avec le terrorisme. En Tunisie, nous avons expérimenté cette singularité avec le gouvernement Jebali d’abord et Laarayedh ensuite.

Faire l’inventaire de toutes les incongruités de la révolution tunisienne, ne peut se faire dans le cadre étroit d’un article de presse. Contentons-nous donc ici de ces incongruités qui sont parmi les plus étonnantes, les plus voyantes et les plus graves pour l’avenir du pays.

Cela dit, la révolution tunisienne n’a pas enfanté que des catastrophes. Il y a un acquis qui, s’il souffre encore de solitude, revêt néanmoins une importance capitale. Vous l’avez deviné, on veut parler ici du seul et unique acquis, celui de la liberté de la presse. Il y a quelque chose de pathétique dans la vaine obstination de ce gouvernement islamiste qui désire ardemment réduire à néant cet acquis. Face à cette obstination, il y a une autre obstination, celle des journalistes qui refusent absolument et catégoriquement de revenir à la situation du 13 janvier 2011.

Ce que les responsables de ce gouvernement n’ont pas compris, c’est que pour mettre de nouveau la main sur la presse, ce ne sont pas les directeurs de médias qu’ils doivent changer, mais les journalistes dans leur ensemble. Un peu comme ceux qui veulent nous imposer un mode de vie étranger à nos mœurs et à notre culture doivent changer de peuple.

Un autre acquis dont on attend depuis des années et avec une immense impatience la concrétisation fait toujours l’objet d’un bras de fer entre « la dictature parlementaire » qui nous gouverne et le corps de la magistrature. Les magistrats en général et ceux du tribunal administratif en particulier tiennent bon et semblent déterminés à se défaire du joug infernal du pouvoir exécutif. Si, à l’exemple des journalistes, les milliers de juges tunisiens arrivent à briser les chaines qui les lient à l’Exécutif et à imposer leur indépendance, nous aurons ainsi érigé les deux principaux piliers de la démocratie : une presse libre et une justice indépendante. Nous aurons, par la même occasion, infligé une défaite cuisante aux promoteurs et aux défenseurs de la « dictature naissante ».

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