Comment les idées viennent aux politiques

Il faut reconnaître qu’il existe un atavisme typiquement tunisien des idées saugrenues. Dans son écrasante majorité, la classe politique dans ce pays a atteint aujourd’hui un tel degré de médiocrité et l’opinion publique un tel niveau d’immaturité qu’il suffit qu’un marrant passe un quart d’heure à la télévision ou à la radio pour que son nom soit évoqué  comme  un  futur ministrable, voire Premier ministrable.  Cela étant,  il suffit que les médias s’en désintéressent pour qu’aussitôt il soit remis à sa vraie place et retourne à l’anonymat. Certaines personnalités, plus tenaces, en dépit de leurs nombreux revers, se prennent malgré tout pour des leaders charismatiques car leur ego est si démesuré qu’ils en égorgeraient plus d’un, afin de se hisser au pouvoir suprême. Néjib Chebbi vient de louper une belle occasion de garder ses idées pour lui plutôt que de jouer les stratèges en management public. Il a proposé, avec tout le sérieux des hommes providentiels, de constituer un « fonds de lutte antiterroriste », financé à hauteur de 2.5 milliards de dinars par des contributions citoyennes. Comment ne s’est-il trouvé personne pour y penser, alors que la lutte contre les djihadistes dure depuis  des mois ? C’est bien là toute la différence entre le sens pratique des  hommes politiques avisés et les profanes ordinaires que nous sommes.

Cette proposition, il faut l’avouer, nous a brièvement distrait du marasme dans lequel était empêtré  le  « dialogue national »,  mais  soulève  néanmoins par son caractère irréfléchi, un certain nombre de questions importantes, comme elle appelle des commentaires qui font la preuve d’un manque de maturité politique et parfois de maturité tout court chez les politiciens tunisiens. Sommes-nous en guerre contre le terrorisme ? Son éradication est-elle uniquement d’ordre financier ?  Quelle est la nature exacte de ce tribut que nous devrions payer ? Est-ce une redevance à durée limitée, une taxe parafiscale, ou bien un prélèvement qui peu à peu deviendra obligatoire, sera perçu d’autorité sur nos revenus de manière régulière, figurera  dans la loi de finances sous la rubrique « lutte anti-terroriste », ira alimenter le budget de l’Etat et le ras-le-bol des contribuables ? Si ce n’est rien de tout cela, notre célébrissime politicien n’aurait fait simplement que ressusciter une pratique féodale où à côté des innombrables redevances et corvées, les tenanciers et les vassaux du Moyen âge devaient à leur suzerain féodal des devoirs qui échappent à la classification ordinaire des droits seigneuriaux par leur caractère exceptionnel, parfois bizarre, ridicule ou outrageant. Parmi ces droits, il y avait ce qu’on appelait le service d’host accompli pour un temps déterminé et par lequel paysans et hommes d’armes contribuaient, par leur personne ou par leurs biens, en espèce ou en nature, à l’équipement de l’armée, non seulement lorsque le pays était envahi ou l’intérêt général mis en jeu, mais aussi pour les guerres privées entre seigneurs. Quiconque désobéissait devenait félon et, comme tel, était privé de son fief.

Notre savant, à la fois géopoliticien et visionnaire, était censé savoir que la sociologie fiscale, sans négliger les facteurs classiques, prend généralement en compte les facteurs culturels, institutionnels, historiques, politiques, sociaux…, afin d’expliquer comment la fiscalité est déterminée par cette gamme de facteurs et comment elle affecte la société. Passons sur les évidences : un pays en quasi faillite et des classes sociales pauvres ou en voie de paupérisation qu’il serait contre-productif  d’accabler davantage par de nouvelles taxes. Occupons-nous plutôt de la confusion des idées au sujet de l’impôt et de la guerre.

La politique fiscale en Tunisie est aujourd’hui déterminée comme une réponse au contexte de crise que traverse le pays qui  rend envisageable l’idée d’un Etat constamment à la recherche de nouvelles ressources financières et de nouveaux pigeons à plumer. De nombreux exemples historiques attestent que cette politique est modifiée en réponse à une crise géopolitique (guerre), fiscale ou économique. Pour l’impôt sur le revenu, ces situations de crise sont effectivement importantes. On sait, par exemple, que l’impôt sur le revenu anglais (income tax) avait été établi en 1798 pour financer la guerre contre la France et qu’il a été rétabli en 1842 pour faire face à une récession qui touchait en particulier les ouvriers. Ce constat se retrouvera plus tard  aux Etats-Unis : le premier impôt fédéral sur le revenu (1862) trouve son origine dans les besoins financiers créés par la guerre de Sécession. Comme le montrent ces exemples, la guerre favorise l’instauration de nouvelles taxes et contributions. Financer la guerre contre le terrorisme pourrait ainsi être le prélude à une nouvelle forme d’impôts sur les revenus surtout que la guerre contre le terrorisme est appelée à durer sans aucune garantie de victoire.

Nous savons tous que la guerre est un affrontement sanglant et organisé, entre communautés humaines, mais elle est également un conflit armé entre Etats.  La guerre contre le terrorisme est d’un autre genre : elle peut être une opération  marginale et exceptionnelle de police ou bien un fait national par excellence, qui fait que nul autre intérêt que l’intérêt national ne doit être en jeu. Auquel cas, il faudra non seulement mettre en place une économie d’un pays en guerre, où il ne s’agit pas seulement de mobiliser des fonds pour restaurer la paix et la sécurité, mais aussi d’appliquer à l’économie et à la société la mobilisation générale de tous les moyens et les hommes valides. Pour que le modèle de la «guerre» telle qu’on l’entend communément fonctionne- mener une guerre comme jadis en se représentant la Nation comme un corps à défendre- il faut un ennemi identifié, des cibles précises et des moyens militaires adéquats, afin d’enrayer l’effort de guerre ennemi. Or, en matière de terrorisme, il n’y a pas de grand organisateur des activités terroristes, mais une nébuleuse dont les attaques  sont caractérisées par son organisation dispersée. Des complots générés de façon indépendante qui utilisent les ressources ad hoc, souvent à l’intérieur du pays visé. Il faut surtout rétablir une souveraineté et une autorité, lutter contre des fauteurs de troubles là où la stratégie n’est pas la même. Cette complexité est intraitable par les moyens habituels de la guerre classique, sur une table de négociations, car l’ennemi est aussi bien  intérieur qu’extérieur. Il faut aussi faire la guerre aux esprits, lutter simultanément contre les idées en germination dans les têtes des enfants qu’on endoctrine, s’opposer à  la recrudescence de la pauvreté et de l’ignorance, faire face à la politique manipulatrice de certains partis, se prémunir des médias qui en rajoutent dans le matraquage hystérique, sans parler du naïvisme de l’Occident et  son grand discours sur  le respect des droits de l’Homme, etc.

Dans cette guerre sans merci, il ne faut surtout pas oublier l’état de notre galaxie politique peuplée de gens uniquement rompus aux manœuvres politiciennes qui servent le mieux leurs ambitions personnelles, ignorant pour la plupart les exigences de l’intérêt général et ne résistent pas à des sollicitations qui proviennent d’une information souvent tendancieuse. L’homme politique ne possède vraiment force, autorité et efficacité pour l’action que dans la mesure où il s’appuie sur la volonté du peuple. Or, ceux qui s’agitent aujourd’hui dans la sphère politique arrachent la parole pour les remplacer par les invectives, les affirmations préconçues, la diffamation, les insultes voire une gestuelle inappropriée. Dans un tel contexte aucun gouvernement ne peut agir utilement si l’opinion publique ne le soutient pas, si le pays ne l’encourage pas au moment où il affronte les difficultés. Il est alors condamné à se contenter d’une vague gestion, au jour le jour, à céder aux routines et  aux intérêts qui pèsent sur lui pour le détourner de la politique.

 

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