Y a-t-il un risque de taux en Tunisie ?

Durant des décennies, la politique monétaire en Tunisie a été conduite sur trois axes principaux par rapport à un arbitrage permettant de se prémunir contre les crises systémiques pouvant impacter le système bancaire et les chocs qui pourraient survenir sur le marché des changes et déstabiliser la monnaie nationale.

Les axes précités s’articulaient essentiellement autour d’un contrôle rigoureux des instruments du taux d’intérêt directeur et du taux de la réserve obligatoire, d’une politique restrictive en matière de management de la liquidité centrale et enfin d’un ciblage du taux de change effectif réel.

Toutefois, cette politique assez prudente et qui se poursuit présente plusieurs limites en influençant largement les coûts d’emprunt, en bloquant l’épargne et l’investissement, en provoquant une évolution effrénée du rythme de l’inflation, mais surtout en minimisant les marges de manœuvres de l’ouverture du marché des changes national sur l’extérieur.

Aperçu de la situation monétaire actuelle en Tunisie

L’observation des principaux agrégats monétaires montre que l’économie nationale accuse une baisse du taux de l’épargne nationale par rapport au revenu national brut qui s’est établi à 15,8% à fin décembre de l’année 2012, un blocage de l’investissement rapporté au produit intérieur brut à 21% et une contribution moyenne quasi stationnaire de la formation brute du capital fixe, comme composante de la demande, au PIB à prix constants de l’ordre de 22,2%.

Notons, par ailleurs, que malgré des injections records de la liquidité au niveau du système bancaire, pour assurer la pérennité de son exploitation et le passage du taux d’intérêt sur le marché monétaire de 3,23% au terme du mois de décembre 2011 à 4,75% à fin octobre 2013, l’évolution mensuelle des prix à la consommation a été assez remarquable durant la période de l’analyse puisque son indice a évolué de 129,9 points ( base 100 en 2005) à 142,8 points, soit un écart de 12,9 points. Ainsi ni l’arme du taux et ni encore l’instrument opérationnel majeur dont disposent la Banque Centrale de Tunisie n’ont permis de juguler les pressions inflationnistes et de limiter l’accroissement du coût de financement des entreprises et des ménages en Tunisie.

Certainement et au vu des perspectives de croissance et des indicateurs fondamentaux liés à la solidité de l’activité économique nationale en général, le cadre macro prudentiel adopté actuellement et l’analyse des données structurelles de la cyclicité macroéconomique pourraient soutenir l’éventualité de l’émergence d’une crise systémique impactant l’activité financière en raison de la faible immunisation de plusieurs banques locales contre le risque de taux qui perdaient, selon des études élaborées par des chercheurs du Cercle des Economistes de Tunisie, 7% de leur produit net bancaire chaque fois où le taux du marché monétaire augmenterait de 50 points de base du fait de la faiblesse du volume de leurs stocks détenus en bons d’Etat, l’accent doit ainsi être porté aussi sur la gravité du risque de contagion et l’exposition commune du système bancaire dans son ensemble à des chocs affectant en particulier la qualité de ses actifs et le niveau de sa solvabilité.

Evolution rétrospective du taux moyen mensuel du marché monétaire (TMM) et du taux d’inflation

Taux-mensuel-tmm-inflation-l-economiste-maghrebin

Sur un autre plan et au vu du niveau moyen de l’inflation avec un taux moyen de 6,3% en glissement annuel durant les neuf premiers mois de l’année en cours et  compte tenu du dérapage vertigineux du Dinar et l’accès de plus en plus difficile des acteurs économiques au crédit dont le coût est devenu exorbitant puisque le taux effectif global était de l’ordre de 10,86% pour le découvert bancaire durant le dernier semestre, les entreprises tunisiennes dont 85% sont de taille petite et moyenne pourraient voir leurs marges baisser puisque la majorité d’entre elles sont sous- capitalisées et ne peuvent exercer leurs activités que sur la base du renflouement de leurs besoins en fonds de roulement par les dettes bancaires et les crédits fournisseurs.

Conséquences d’une crise de taux

Les effets de tenir un niveau élevé du taux directeur et de ne pas remédier au problème structurel des besoins colossaux de liquidité par les banques tunisiennes dans un contexte inflationniste, de désépargne et d’investissement faible pourraient être à l’origine d’une crise systémique en Tunisie dans un avenir proche qui risquerait de bouleverser la configuration socioéconomique du pays.

Les premières conséquences se manifestent généralement par une récession sectorielle, une instabilité de la valeur de la monnaie au niveau interne en ce qui concerne le taux de l’inflation, comme au niveau externe pour ce qui est de la dégradation du taux de change et par un abaissement de l’activité bancaire.

Dans un second temps, les effets récessifs s’amplifient via la chute de la production, l’éclatement de la bulle immobilière à caractère hautement spéculatif dans notre pays et la généralisation du sous-emploi, ce qui se répercute sur la viabilité budgétaire et la solvabilité du pays.

Bien évidemment des distorsions significatives sur le marché financier, au sens global, peuvent apparaître et dont l’impact est de fausser l’évaluation des actifs à l’instar des actions et des obligations par rapport à leur juste valeur. Dès lors, l’allocation des ressources sera biaisée et le système des prix ayant cours dans le système financier ne reflète pas la situation économique comme il le devrait.

Toutefois plusieurs voies peuvent être suivies pour remédier aux dysfonctionnements  de la politique monétaire actuelle. Ainsi, l’accroissement du volume de la masse monétaire en circulation par l’encouragement des financements entre agents économiques en recourant aux souscriptions des billets de trésorerie peut aider à diminuer la pression au niveau des concours bancaires directs. De même, la modération au niveau de la fixation des règles d’octroi des crédits en dilatant la panoplie des garanties et des sûretés éligibles peut aider à l’accès au crédit et éviter des situations de resserrement d’activité pour les entreprises.

Néanmoins, il est judicieux d’oeuvrer pour établir des dispositifs de garanties gouvernementales afin d’aider les intervenants sur le marché financier pour lever des ressources longues permettant un financement synchronisé de l’économie en termes de maturité, afin de relancer le financement des entreprises. Plusieurs expériences étrangères ont réussi à ce niveau.

 Proposition d’orientations institutionnelles et de modes de gouvernance monétaire

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D’après, L’Entreprise tunisienne face à la conduite de la politique monétaire : Réflexions et pistes de réformes, Extrait de note de recherche présentée au Centre tunisien des études économiques, Juin 2012. 

En somme, une réorganisation des instruments de la politique monétaire s’avère, actuellement, une priorité brûlante en Tunisie, et ce, notamment par l’extension des écarts entre les taux de facilités de dépôts et de prêts, ce qui faciliterait indirectement la réduction du Taux du Marché Monétaire (TMM) ainsi que le taux directeur de la Banque centrale de Tunisie, du moins à moyen terme. Parallèlement, l’exploration de lignes de financement spécialisées à des conditions de banque appropriées, à l’égard des lignes de crédit étrangères, au profit des entreprises tunisiennes productives, donnera un nouveau souffle à celles-ci. Tous ces efforts doivent être accompagnés par l’édification d’une véritable courbe des taux, afin de pallier le système de référence à un seul taux d’intérêt et aspirer, ainsi, à disposer d’une gamme de taux dont chacun correspond à une maturité et à une classe d’emprunteurs bien identifiés.

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